Papa Wemba, la rumba jusqu'au bout

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Il s'appelait Jules Shungu Wembadio Pene Kikumba. Le monde l'a connu sous le nom de Papa Wemba. Le 24 avril 2016, il s'est effondré sur la scène du Festival des musiques urbaines d'Anoumabo à Abidjan, après avoir chanté trois morceaux, peu après cinq heures du matin. Il avait 66 ans. Comme Molière, il est mort en faisant ce pour quoi il était né.

Né en 1949 à Lubefu, dans la province du Sankuru, au cœur du Congo belge, cet enfant du Kasaï allait devenir l'une des figures les plus considérables de la musique africaine du XXe siècle. Non pas en inventant un genre, la rumba congolaise existait déjà, nourrie dans les années 1930 par l'influence des musiciens cubains venus sur les rives du fleuve Congo, mais en la portant plus loin que quiconque n'avait osé le faire.

Une voix forgée dans le deuil

Sa mère était pleureuse professionnelle. À chaque veillée funéraire où elle entraînait son fils, elle lui transmettait, sans le savoir, les fondements d'un art vocal d'exception. C'est cette voix, haute, légèrement éraillée, d'une précision de ténor, qui deviendra la signature irréductible de Papa Wemba. Elle traversera les décennies sans s'émousser. À 66 ans, les Congolais se souvenaient encore qu'elle chantait juste.

Son père, ancien soldat, rêvait pour lui d'une carrière de journaliste ou d'avocat. Il mourut en 1966, et le jeune homme n'attendit pas pour assouvir ses ambitions. Il devint chantre à l'église Saint-Joseph de Kinshasa, se surnomma Jules Presley en hommage à l'idole américaine dont sa génération s'était éprise et rejoignit, en 1969, la formation Zaïko Langa Langa.

Électriser la rumba

Ce groupe allait changer la donne. La rumba afro-cubaine, popularisée depuis les années 1950 par Joseph Kabasele puis par Franco, était jugée trop lente par une jeunesse qui avait absorbé le choc du rock. Zaïko Langa Langa remplaça les instruments à vent par une batterie et électrifia une musique qui réclamait du souffle nouveau. Le succès fut immédiat. Papa Wemba en devint rapidement la figure dominante.

En 1977, il fonda Viva la Musica, son propre label et son propre orchestre, qui allait devenir une véritable école pour la musique congolaise. Koffi Olomidé, King Kester Emeneya, Awilo Longomba y firent leurs classes. Le père de Maître Gims, Djanana Djuna, en fit également partie. Ce n'était pas seulement un groupe : c'était une institution.

Le pape de la Sape

La musique ne suffisait pas à contenir l'ambition de Papa Wemba. Dans les faubourgs de Kinshasa, il recréa dans sa parcelle un village, qu'il baptisa « village de Molokaï » et dont il s'intronisa chef coutumier. Il y imposa ses codes vestimentaires, sa façon de parler, sa façon de marcher. C'était une ville dans la ville.

Car Papa Wemba fut aussi le prince, le pape de la Sape, la Société des ambianceurs et des personnes élégantes. Ce mouvement né au Congo à la fin des années 1970, fondé sur une élégance flamboyante et délibérément excessive, était une forme de résistance. Contre la dictature de l'abacost, le costume trois-pièces imposé comme uniforme sous le régime de Mobutu. Contre la pauvreté et la déprime. Yoji Yamamoto, chapeau melon : Papa Wemba s'habillait en manifeste.

Le voyageur

S'il régna sur Kinshasa, Papa Wemba ne s'en contenta pas. En 1980, Analengo se vendit à 60 000 exemplaires à travers l'Afrique. En 1983, il enregistra avec le musicien français Hector Zazou l'album Malimba, fusion précoce de rumba africaine et de sons synthétiques. En 1986, il s'installa en France. En 1987, il tint le rôle principal dans le film franco-zaïrois La vie est belle, resté l'un des titres les plus iconiques du cinéma congolais.

Puis vint Peter Gabriel. Le fondateur du label Real World lui ouvrit les portes des grandes scènes européennes et nord-américaines, jusqu'à la salle de Bercy à Paris, jusqu'aux stades. Trois albums parurent sous ce label : Le Voyageur (1992), Emotion (1995), Molokaï (1998). Ce dernier, très autobiographique, s'appuyait sur la technique de chant que lui avait transmise sa mère. La boucle était bouclée. Papa Wemba était le deuxième artiste congolais seulement, après Tabu Ley Rochereau, à avoir signé avec un label international de cette envergure.

En 1999, le réalisateur italien Bernardo Bertolucci choisit deux de ses titres, Maria Valencia et Le Voyageur, pour illustrer son film Paradiso e inferno. La rumba congolaise entrait au cinéma mondial.

Le maître d'école

En 2014, Papa Wemba publia un double album intitulé Maître d'école. Le titre était programmatique. Il voulait défendre la rumba, la transmettre, lui assurer une descendance. Il invita pour des duos sa compatriote Barbara Kanam, la Malienne Nana Kouyaté, JB Mpiana. Un an plus tard, il exposait ses toiles au centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa. Peintre, désormais, en plus du reste.

Cinquante ans de carrière, des générations formées, une esthétique imposée à une diaspora entière, une rumba portée hors du continent, une voix que l'on n'oublie pas. Papa Wemba avait tout fait, sauf se reposer. Le 24 avril 2016, à Abidjan, il chanta ses trois derniers morceaux. Puis tomba. Il ne se releva pas.