Théâtre - Festival "Ça se passe à Kin" : la pièce "Et si je les tuais tous Madame ?" interroge les inégalités sociales et le silence des privilégiés

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Interprétation de la pièce "Et si je les tuais tous madame ?"

Un feu rouge, une voiture à l’arrêt et un homme qui refuse de se taire. C’est à partir de cette situation banale qu’Aristide Tarnagda, auteur burkinabé, construit l’une des œuvres les plus marquantes de la scène théâtrale africaine contemporaine. Présentée ce lundi 8 juin au Tarmac des Auteurs devant une cinquantaine de spectateurs dans le cadre de la 12e édition du festival international de théâtre « Ça se passe à Kin », la pièce « Et si je les tuais tous Madame ? » a suscité réflexion, émotion et échanges autour des fractures sociales qui traversent les sociétés africaines et le monde.

Le texte du dramaturge du Pays des hommes intègres met en scène Lamine, un homme confronté à la précarité et au désespoir, qui interpelle une conductrice aisée, simplement appelée « Madame », immobilisée à un feu rouge. Ce qui ne devrait être qu’un bref arrêt devient un face-à-face tendu où la parole se transforme en arme de résistance face à l’indifférence.

A côté de la dénonciation sociale, l’œuvre interroge l’aveuglement des privilèges, le sentiment d’abandon de la jeunesse et la difficulté de trouver sa place dans des sociétés marquées par de profondes inégalités. Derrière son titre provocateur, la pièce expose le désespoir de ceux dont les voix restent inaudibles, loin d’être un appel à la violence.

Pour Roberto Molisho, comédien et metteur en scène burundais de la pièce, l’enjeu principal réside dans la capacité du théâtre à porter les préoccupations de la jeunesse africaine.

« Ce spectacle a une approche assez particulière pour la jeunesse. Je pense que Kinshasa a une jeunesse très active. L’amener ici, c’est aussi dire à cette jeunesse que nous avons la possibilité de raconter nos histoires sans toutefois nous trahir nous-mêmes », explique-t-il à ACTUALITE.CD

Cette représentation marque également la dixième sortie scénique du spectacle, déjà présenté dans plusieurs pays africains.

« C’est la dixième représentation de cette pièce. Nous avons eu la chance de la faire tourner dans plusieurs pays d’Afrique. Pour cette tournée, nous avons adapté le spectacle à deux comédiens alors qu’il est normalement joué par trois personnes sur scène », précise Roberto Molisho.

Sur le plan artistique, la mise en scène séduit par sa sobriété apparente. Les déplacements, le travail corporel des acteurs et l’accompagnement musical créent un univers où la tension dramatique demeure constante. Le carrefour devient alors une métaphore d’une société bloquée, incapable d’écouter ceux qui vivent à sa marge.

Dans la salle, le message a trouvé un écho particulier auprès des spectateurs. Artiste comédienne, Prescilia Lumengo dit avoir été profondément touchée par le récit d’un artiste décédé faute de moyens pour se soigner.

« Le spectacle parle d’un artiste qui est décédé à cause du paludisme par manque d’argent. En tant qu’artiste, c’est cette partie-là qui m’a le plus touchée », confie-t-elle.

Pour elle, la pièce met également en lumière une réalité universelle.

« Il y a toujours cette différence de classes sociales. La classe haute et la classe basse existent partout. Même ici à Kinshasa, cette réalité est présente », souligne-t-elle.

La dimension panafricaine du projet a également retenu son attention.

« L’auteur est burkinabè, les interprètes sont burundais et le spectacle est présenté à Kinshasa. J’aime beaucoup cette collaboration. En tant qu’artiste, c’est toujours important de faire voyager la culture et les œuvres », ajoute-t-elle.

Même appréciation du côté d’Obed Bossa, artiste comédien et spectateur, qui salue à la fois la qualité de la mise en scène et la portée du texte.

« On n’est pas tous de la même classe sociale et chacun voit les choses différemment. Ce texte m’a parlé parce qu’il raconte quelque chose que nous vivons en Afrique mais aussi partout dans le monde », estime-t-il.

Selon lui, la performance du comédien principal a largement contribué à captiver le public.

« Il ne racontait pas seulement avec sa voix. Son corps suivait le message. On était tellement accrochés qu’on ne regardait même plus nos téléphones. Le jeu, la musique et le message formaient un ensemble très fort », témoigne-t-il.

Inspiré par le travail présenté sur scène, le jeune metteur en scène affirme qu’il reviendrait voir le spectacle s’il était reprogrammé.

« Cela m’a donné beaucoup d’idées. C’était inspirant de voir comment le comédien parvenait à transmettre autant de choses à travers son corps et son énergie », explique-t-il.

Au-delà de son ancrage burkinabè, « Et si je les tuais tous Madame ? » résonne avec les réalités de nombreuses villes africaines. La pièce rappelle que l’écoute demeure l’un des derniers remparts contre la violence et le désespoir, en donnant la parole à ceux qui se sentent exclus du récit collectif.

Ça se passe à Kin 

Le festival international de théâtre « Ça se passe à Kin » est un événement culturel de la ville de Kinshasa, organisé par le centre culturel le Tarmac des Auteurs sous la direction d'Israël Tshipamba. Ce rendez-vous annuel met à l'honneur la création théâtrale contemporaine africaine et internationale en proposant des pièces engagées, des lectures publiques et des ateliers de formation. Il met un accent particulier sur le programme « Émergence » pour propulser la nouvelle génération de comédiens, auteurs et metteurs en scène locaux.

Le festival se veut de transformer la capitale congolaise en un espace festif et convivial accessible à tous les publics. Les représentations théâtrales s'accompagnent de concerts de musique live et de rencontres d'échange qui favorisent le dialogue social et l'accès à la culture.

La clôture de cette 12e édition est prévue ce mardi 9 juin à partir de 20h30 avec la représentation de la pièce « Chemin forgeant » de Bernard Gaëtan Lagier.

Kuzamba Mbuangu