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Un CTE attaqué

Depuis quelques jours maintenant, l’on enregistre de moins à moins des cas de résistance et violences contre les équipes de riposte contre la maladie à virus Ebola dans la ville de Butembo, l’actuel épicentre de l’épidémie qui vient de causer plus de 1 350 décès au Nord-Kivu et en Ituri. D’après des analystes, il s’agit là du résultat d’une série d’actions menées en vue d’obtenir l’engagement communautaire.

Il y a quelques semaines à Butembo (Nord-Kivu), chaque jour qui passait, l’on ne cessait d’enregistrer des cas de résistances et de violences contre les équipes impliquées dans la riposte contre l’épidémie d’Ebola qui vient de faire des centaines de morts.

Des attaques armées contre les Centres de traitement d’Ebola (CTE) à l’assassinat de l’épidémiologiste de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en passant par des violences contre les centres de santé, les personnels soignants et les chargés d’Enterrement dignes et sécurisés (EDS), les équipes ne cessaient de payer le prix d’intervention dans une ville où les populations "doutaient" de l’existence de l’épidémie.

Un comportement risqué pour la communauté car, d’après Jessica Illunga, chargé de communication du ministère de la Santé, « à chaque fois qu’il y a eu des gros incidents (résistance et violences, Ndlr) ayant empêché les équipes de travailler, une augmentation des cas s’est ensuivie les 10-15 jours suivants».

Devant ces faits, la coordination de riposte, les autorités politico-administratives et judiciaires ainsi que les communautés ont mené une série d’actions pour réduire les cas de résistance et de violences, et par conséquent des cas d’Ebola.

Dialogue social et d’engagement communautaire

Des dialogues sociaux sont régulièrement engagés avec plusieurs couches sociales de  Butembo, pour tenter d’obtenir leur engagement dans la riposte contre l’épidémie d’Ebola. A l’instar du Symposium social organisé du 30 mai au 1er juin dernier à Butembo par les confessions religieuses, dont l’Eglise catholique, pour recueillir et analyser les lamentations des habitants, en vue de « chercher ensemble avec eux, une solution idoine et durable de sortie de crise».

«Nous avons compris que ce qui manquait à la riposte, c’est aussi l’intensification des dialogues sociaux sincères et le maintien d’un feedback avec la communauté, en vue de comprendre les raisons de résistance. Ce sens d’écoute renforce la confiance. Et obtenir la confiance, c’est le plus important, et non chercher à s’expliquer tout le temps devant une communauté qui vous soupçonne de tout. Je crois qu’avec ces dialogues, ça va aller», espère le politologue Kahindo Muhesi Augustin, président de la coordination permanente d’expertise sociale et de santé de l’Université catholique du Graben (UCG-Butembo).

«Ces dialogues nous aident, parce qu’ils permettent d’adapter la riposte, en tenant compte des réponses nous proposées par les communautés de base», reconnaît le Docteur Justus Nsio, responsable de la coordination de la riposte contre Ebola à Butembo.

 Implication des leaders de base

Aux premières heures de la riposte contre l’épidémie d’Ebola à Butembo, les équipes se sont fiées aux autorités politico-administratives, les prenant pour des leaders, alors qu’elles n’exercent presque pas une influence sur la population locale.

« Ici, la population est politisée. Faut pas être surpris de la voir contestée l’appel d’une autorité "nommée". Malheureusement, les équipes de riposte prenaient ces autorités politico-administratives pour des leaders pouvant les aider à persuader les communautés, alors que leur influence sur la population est minime. Et pour preuves : la plupart d’entre elles, par exemple le maire, le maire adjoint, les bourgmestres ont échoués aux dernières législatives de mars. Signe qu’ils sont contestés. Il ne faillait donc pas attendre d’eux d’une influence sur les populations», fait remarquer à ACTUALITE.CD le juriste Reginald Masinda.

« Ebola, c’est aussi devenu une affaire de gros sous. L’argent y coule. Et les autorités ne pouvaient pas laisser cette offre aux petits leaders de base, pourtant très influents», commente  Kighusu Richard, chercheur en développement. Devant ces défis, les humanitaires impliqués dans la riposte redéfinissent petit à petit la notion de leader et commencent à recourir également aux chefs de quartier, des cellules, des 10 maisons et des communautés ecclésiales vivantes (CEV) de l’Eglise catholique pour se faire entendre.

« Ces chefs de quartier, de cellule, de CV, sont des vrais leaders de base, et entretiennent une influence considérable sur une couche bien déterminée, surtout que, pour la plupart des cas ils sont désignés par les populations elles-mêmes en fonction de leur charisme. Suis content qu’on commence à les impliquer dans la sensibilisation», se réjouit Trésor Kahangavale, président d’un réseau d’associations de jeunes à Bulengera, l’une des quatre communes de Butembo.

Des actions judiciaires

Au lendemain du meurtre, le 19 avril dernier à Butembo, de l’épidémiologiste camerounais déployé par l’OMS, le docteur Richard Mouzoko, la justice militaire du Nord-Kivu annonçait l’arrestation d’une dizaine de présumés auteurs de l'assassinat et la tenue imminente d’un procès public.

D’autres prévenus, notamment auteurs présumés d’attaques et violences contre les structures et agents de santé devraient également passer à la barre, signalait la même justice.

« Lorsque des gens participent aux actes de violence, ce n’est pas à la sensibilisation de régler le problème. Là, c’est à la justice de faire son travail», indique Jessica Illunga.

« Ces actions judiciaires, notamment les enquêtes, auraient dissuadé également des potentiels auteurs de violences de cesser avec la sale besogne, sous peine de se voir arrêter, déférer devant la justice et être jugés. Ces enquêtes nous ont aidé», reconnaît le Docteur Justus Nsio.

« Mais jusque-là, aucun procès ne s’est tenu. Il faut que la justice siège, pour que ces procès servent de leçon, de mise en garde aux fauteurs de troubles», soutient le juriste  Reginald Masinda. 

Négocier avec les groupes armés

Jessica Illunga reconnaît que les violences contre les équipes de riposte relèvent surtout d’un problème sécuritaire. C’est notamment la première fois qu’Ebola est combattu dans une zone de conflits armés. Pour assurer la sécurité des équipes de riposte, les autorités leur confient des escortes.

Mais, le politologue Kahindo Muhesi Augustin pense que l’escorte est une solution "dangereuse".

« La sécurité, c’est un pilier important dans le contexte de notre zone. Mais cela ne passe pas seulement par l’escorte. Faire accompagner les agents de santé par des policiers ou militaires lors de leur intervention dans une zone sous contrôle des miliciens, c’est les exposer. Je pense que dans un contexte pareil, il faut négocier avec les chefs miliciens, les considérer comme des partenaires, pour qu’ils facilitent l’intervention humanitaire», conseille-t-il.

Cette solution semble avoir payé à Kalunguta notamment sur l’axe Butembo-Beni où, d’après le politologue Kahindo Muhesi Augustin, les autorités ont négocié avec les chefs miliciens pour qu’ils facilitent, dans la zone sous leur contrôle, le suivi des cas contact et l’administration des vaccins. 

Claude Sengenya, à Butembo