Le transfert de Prince Epenge, cadre de Lamuka, à la prison centrale de Makala ce samedi 31 octobre a provoqué la colère de l'opposition. Le secrétaire général de l'ECiDé, le parti de Martin Fayulu, dénonce une détention « purement politique » et un pouvoir qui, selon lui, ferme toutes les voies d'expression pacifique. Il précise toutefois au micro de Stanis Bujakera Tshiamala que son parti rejette la lutte armée.
Devos Kitoko, Prince Epenge a-t-il bien été transféré à Makala ce samedi ?
"Oui, je confirme que Prince Epenge se trouve déjà à Makala. Et on a essayé de lui trouver une place décente, parce qu'on risquait de le jeter parmi les kuluna. Le matin, la personne qui a pris la photo du transfert a aussi été arrêtée. Et a été relâchée plus tard. Dans quel monde sommes-nous, où personne ne peut plus ouvrir la bouche ni faire un geste ?"
Que savent l'ECiDé et Lamuka des charges retenues contre lui ?
"On l'accuse d'avoir propagé de faux bruits, en rapport avec la mort d'un cadre de son parti. Mais les circonstances de cette mort, tout le monde les connaît. Le 15 septembre 2026, nous avons été attaqués à coups de machettes, de barres de fer, de couteaux et de pierres, de la 10e jusqu'à la 13e rue, par des délinquants qu'on appelle faussement « Force du progrès ». Vous avez entendu les audios et les vidéos qui ont circulé, où ces jeunes relatent l'implication personnelle de M. Augustin Kabuya dans la préparation de cette attaque. Ceux qui vous ont attaqué à la machette sont en liberté, et vous qui vous plaignez, on vous arrête. La meilleure nourriture de la dictature, c'est la peur. Il faut vaincre la peur et dénoncer tous les actes d'intimidation et d'arrestation arbitraire."
Qu'est-ce qui distingue, selon vous, cette détention d'une procédure judiciaire ordinaire ?
"Après de longues auditions et l'intervention des avocats, il a été démontré que ce dossier est politiquement porté par M. Kabuya et ses partisans. Pour réduire Prince Epenge au silence, on instrumentalise la justice. C'est une arrestation purement politique. Nous ne voyons pas quelle infraction il a commise. On ne peut pas arrêter la victime et laisser son bourreau en liberté."
Vous avez écrit que ce précédent risque de conforter l'idée que la prise des armes serait la seule voie pour se faire respecter. N'est-ce pas un message dangereux dans un pays en guerre à l'Est ?
"L'ECiDé est un parti chrétien et pacifique. Nulle part nous n'avons prôné la violence. En 2018, Martin Fayulu s'est vu confisquer sa victoire. S'il y avait quelqu'un qui pouvait prendre les armes, c'était lui. Il ne l'a pas fait. En 2023 non plus. Mais regardez : la Constitution nous donne les manifestations comme moyen pacifique. Vous sortez, et dans chaque coin de la République, des bandes armées de machettes, de barres de fer et de couteaux vous attendent. Cette année, des docteurs de l'Université pédagogique nationale venus réclamer leurs salaires ont été chassés comme des enfants par ces groupes. Quand vous passez à la télévision pour vous exprimer, on vous arrête pour propagation de fausses nouvelles ou violation du code du numérique. Vous fermez la rue, vous fermez la télévision : que laissez-vous aux citoyens ? Le régime devient lui-même instigateur de la rébellion. Je tire simplement la sonnette d'alarme. Avant d'être politique, je suis scientifique : la science sert à comprendre, expliquer et prédire. Je montre les risques que court la société."
Quelle sera la riposte de Martin Fayulu et de Lamuka ?
"Nous sommes engagés sur trois fronts. D'abord le front judiciaire : la justice est instrumentalisée, mais c'est la seule que nous avons, il faut commencer par là. Ensuite le front diplomatique : nous sensibilisons les pays amis attachés aux droits humains, les organisations sous-régionales, internationales et nationales de défense des droits humains, sur la dérive autoritaire en RDC avant qu'il ne soit trop tard. Enfin le front politique : les pressions, et prochainement des marches pacifiques et des sit-ins pour réclamer la libération des prisonniers, conformément à la Constitution. Cette fois, nous n'allons pas croiser les bras. Pendant ce temps, certains parlent en toute impunité. Augustin Kabuya a fait des déclarations publiques sur la prise des armes par des combattants de l'UDPS : l'a-t-on arrêté ? Un ancien ministre des Finances a lui-même décrit une culture du partage de l'argent public : l'a-t-on arrêté ? Pourquoi avons-nous combattu le régime Kabila ? Pour reproduire ses pratiques et faire pire ?"
Cette affaire intervient en plein débat sur le Dialogue national. Lamuka peut-elle encore envisager d'y participer tant que Prince Epenge reste détenu ?
"Nous allons nous réunir dans les heures ou les jours qui viennent. Nous attendons le retour de notre leader, Martin Fayulu, pour décider de la conduite à tenir. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a pas de solution militaire. Nous sommes membres de Lamuka et de la C64, qui a pour mission de protéger l'ordre constitutionnel. Nous sommes opposés à tout projet référendaire menant à un changement de Constitution et à un troisième mandat pour M. Félix Tshisekedi, comme nous sommes opposés à la prise du pouvoir par les armes. Le dialogue national inclusif reste le seul cadre pour sauver le pays et protéger les vies humaines."
Propos recueillis par Stanis Bujakera Tshiamala