Une année et cinq mois après l’occupation de la ville de Goma par l’AFC/M23, les institutions judiciaires peinent toujours à fonctionner. Le bâtiment ayant abrité le tribunal de paix de Goma en est une illustration frappante. ACTUALITÉ.CD s’est rendu dans cet ancien bâtiment administratif situé en plein centre-ville, dans le quartier Les Volcans, l’un des plus chics de la ville. À l’arrivée sur le site, le constat est saisissant : vitres brisées, portes détruites lors des pillages ayant accompagné l’entrée de la rébellion AFC/M23 dans la ville. Plusieurs documents judiciaires ont été jetés dehors et jonchent aujourd’hui la cour de l’ancien bureau administratif du tribunal de paix. À l’arrière du bâtiment, une odeur nauséabonde, composée de matières fécales et d’urines, accueille les visiteurs. Cette partie est désormais utilisée comme lieu d’aisance par les nouveaux occupants.
Le tribunal transformé en lieu de refuge des enfants de la rue
Mais qui occupe réellement l’ancien bureau administratif du tribunal de paix de Goma ? En tentant de pénétrer à l’intérieur, je croise une jeune fille d’une quinzaine d’années. Elle me bloque d’abord l’accès, m'interdisant toute entrée, avant de poser la question : « Qui êtes-vous et que venez-vous faire ici ? ». Informée que j'étais un journaliste venu réaliser un reportage, elle réplique que l’accès n’est pas autorisé à tout le monde, précisant que l’entrée n’est possible parce que leur chef est absent.
Elle accepte finalement l’accès, à condition de ne filmer personne. Avant cela, elle explique qu’elle n’a pas d’argent pour acheter une cigarette depuis le matin et sollicite une aide financière. Un billet de 1 000 francs congolais lui est remis. Émue, la jeune fille accepte de m'accompagner et de me faire visiter ce qu’est devenu l’ancien bureau administratif du tribunal de paix de Goma.
À l’intérieur, le constat est alarmant. Dès l’entrée, l’odeur du chanvre se fait sentir. Dans une pièce, des jeunes garçons de moins de 18 ans, ainsi que quelques adultes, sont en train de fumer. L’un d’eux tente de m'intimider par des paroles, avant que la jeune fille n’intervienne pour expliquer qu’il s’agit d’un journaliste. L’homme interdit toute prise d’images, craignant une diffusion sur les réseaux sociaux. Malgré la peur ressentie à ce moment, je garde mon sang-froid.
L’ancien bureau administratif du tribunal de paix est aujourd’hui devenu un lieu d’hébergement pour plusieurs enfants sans domicile fixe, notamment ceux qui passent leurs journées à mendier le long des routes, surtout en plein centre-ville. Plusieurs enfants de la rue, communément appelés « Shegue », ont transformé cet espace en lieu de repos. Dans certaines pièces autrefois occupées par les autorités judiciaires, ils ont même installé de petits matelas, des nattes ou utilisent des vêtements usés pour dormir chaque nuit.
Une pièce sert également de cuisine collective. Les occupants s’y cotisent pour acheter de la nourriture et manger ensemble, toujours à l’intérieur de l’ancien bureau administratif du tribunal de paix de Goma.
Les riverains inquiets face à l'abandon du bâtiment
Des habitants vivant non loin de ce bâtiment disent s’inquiéter de voir cette infrastructure judiciaire abandonnée et occupée par des enfants de la rue. Pour eux, la situation constitue une bombe à retardement pour la société. Certains s’interrogent sur le rôle des autorités actuelles qui contrôlent la ville de Goma dans l’encadrement de ces enfants en situation de rue. D’autres se questionnent sur la reprise effective des activités judiciaires dans les zones contrôlées par l’AFC/M23, alors que ce bâtiment est désormais occupé par des enfants sans abri.
Une opération contre les enfants de la rue restée sans effet durable
Le 31 mai 2025, soit quatre mois après la prise de la ville par la rébellion AFC/M23, la mairie de Goma, sous l’administration de ce mouvement rebelle, avait lancé une vaste opération de traque des enfants en rupture familiale, communément appelés « Maibobo ». Accusés d’être à l’origine de plusieurs actes criminels dans la ville, ces enfants étaient interpellés pour être soit réinsérés dans leurs familles, soit confiés à des structures spécialisées, dans le but d’assainir la ville sur les plans sécuritaire et social.
Ce jour-là, l’opération avait permis l’interpellation d’environ 150 personnes, parmi lesquelles des mineurs, des adultes et des jeunes filles, y compris certaines enceintes, vivant dans les rues de la ville. Selon les autorités, ces enfants étaient souvent pointés du doigt comme auteurs ou complices de plusieurs actes criminels, notamment des vols nocturnes, des extorsions, des collaborations avec des bandits armés et même des cas de viols. Malgré cette initiative, le phénomène des enfants de la rue demeure visible à Goma.
Une justice toujours inexistante malgré les annonces
Plus d’une année après l’occupation de la ville, les instances judiciaires peinent toujours à fonctionner dans les entités contrôlées par l’AFC/M23. En septembre 2025, les autorités de ce mouvement avaient organisé à Goma un concours de recrutement de nouveaux magistrats. Au total, 540 candidats avaient pris part à un test d’évaluation, issus d’un processus conduit par une Commission de relance de la justice, qui avait reçu 1 002 dossiers provenant notamment de magistrats de carrière, greffiers, secrétaires de parquet, officiers de police judiciaire, agents notariaux et pénitentiaires.
À l’issue de ce processus, la mise en place de juridictions, dont les tribunaux de grande instance et les parquets y rattachés, était annoncée. De leur côté, les autorités congolaises ont déclaré qu’elles annuleraient tous les actes judiciaires posés par la rébellion de l’AFC/M23, rappelant que la justice demeure l’un des piliers du processus de rétablissement de la paix dans l’est de la République démocratique du Congo, marqué par l’agression rwandaise via cette rébellion.
Josué Mutanava, à Goma