La distinction de Fally Ipupa au rang de chevalier des Ordres nationaux ne surprend pas. Elle consacre plus de deux décennies d'un rayonnement artistique qui a porté la musique congolaise des scènes de Kinshasa aux salles d'Europe, d'Amérique et d'Afrique. Mais au-delà de l'homme, cette décoration dit quelque chose d'important sur l'État qui la confère : la culture commence à être prise au sérieux comme instrument de puissance.
Ce n'est pas la première fois que la République Démocratique du Congo honore un de ses créateurs. Alfred Liyolo, sculpteur dont les œuvres figurent dans des collections internationales, fut élevé au rang de Commandeur des Ordres nationaux. JB Mpiana, figure structurante de la rumba moderne, a lui aussi reçu cette reconnaissance. Yoka Lye Mudaba, intellectuel et homme de lettres, a consacré sa carrière à documenter et transmettre notre patrimoine. Ces distinctions précédentes rappellent que le talent congolais n'est pas une nouveauté. Ce qui change, c'est la lecture qu'en fait l'État.
Car pendant longtemps, la culture a été traitée comme un supplément, une vitrine festive sans portée stratégique. Or les faits plaident autrement. La rumba congolaise est inscrite au patrimoine immatériel de l'UNESCO depuis 2021. Les artistes congolais cumulent des centaines de millions de streams sur les plateformes numériques mondiales.
Kinshasa est aujourd'hui l'une des capitales musicales du continent africain. Ces réalités ont une valeur diplomatique, économique et identitaire que peu de ressources naturelles peuvent égaler en termes d'adhésion et de désirabilité.
C'est précisément cela que les théoriciens des relations internationales appellent le soft power : la capacité d'un pays à exercer une influence non par la contrainte mais par l'attraction. Lorsque des millions de personnes, de Brazzaville à Paris en passant par Abidjan, reconnaissent une identité congolaise à travers une chanson, une danse ou une sculpture, ce n'est pas du divertissement. C'est de la présence dans le monde.
C’est ce que j’ai compris en grandissant dans l’atelier de mon père. L’une de ses sculptures m’a longtemps intriguée : une figure verticale, élancée, le regard tourné vers l’horizon, qu’il avait intitulée “Le Bouclier de la Révolution”. Pas Homme debout. Juste “Bouclier de la Révolution”. Parce que pour lui, la verticalité était une posture politique : se tenir debout avec son bouclier, c’est refuser l’humiliation, affirmer sa dignité, dire à ceux qui voudraient vous effacer : je suis là, je persiste. Cette œuvre, vieille de cinquante-cinq ans, se tient toujours au Mont Ngaliema, face au fleuve Congo. Ce n’était pas de la décoration. C’était fondamental. C’était politique. C’était vital. Ce que Fally Ipupa incarne sur scène procède du même geste : une présence qui refuse l’effacement, une identité qui s’affirme sans demander la permission. La culture n’est pas ce qu’on ajoute une fois la nation construite. Elle en est les fondations. Mon livre : La Culture sauve les Peuples, le démontre si bien.
En effet, c’est dans ce contexte que s'inscrit la gouvernance culturelle qui semble émerger sous la présidence de Félix Tshisekedi et le gouvernement de la Première Ministre Judith Suminwa Tuluka. Une compréhension plus affirmée du rôle stratégique de la culture paraît progressivement se dessiner, dont la décoration de Fally Ipupa est l'un des signes visibles. La puissance publique commence à aligner ses actes de reconnaissance sur une réalité que les artistes eux-mêmes construisent depuis des décennies sans mandat ni budget d'État.
Ce tournant est d’autant plus significatif que je l’ai vécu de l’intérieur. Dans les salles de conférence où se décident les budgets nationaux, j’ai entendu trop souvent : « La culture ? C’est important, mais ce n’est pas une priorité. D’abord, occupons-nous de l’économie, de la sécurité, des infrastructures. La culture viendra après ». Après. Toujours après. Comme si la culture était le dessert qu’on ne saurait servir qu’une fois la table déjà dressée, alors qu’elle en est le bois même. La décoration de Fally Ipupa est peut-être le signe que ce “après” commence enfin à céder.
L’expérience des autres nations nous oblige à la lucidité. Si nous voulons que la RDC devienne ce qu’elle doit être, un géant africain rayonnant depuis le cœur du continent, nous devons faire ce même choix, non par démagogie ou par nostalgie, mais par lucidité stratégique.
Mais un signal ne suffit pas. La vraie question qui se pose maintenant est celle des suites. Une politique cohérente de valorisation du capital culturel congolais supposerait au minimum trois choses : un statut juridique et social de l'artiste qui le protège et lui permet d'exercer dans des conditions dignes ; des mécanismes publics de financement de la création et de l'exportation culturelle ; et une articulation entre les institutions culturelles, diplomatiques et économiques pour que la présence congolaise dans le monde soit organisée et non seulement spontanée.
En honorant Fally Ipupa, la Nation honore une trajectoire remarquable. Elle envoie aussi un message à la jeunesse congolaise : créer, penser, inventer, c'est aussi servir le pays. Il reste maintenant à transformer ce message en politique.
Par Myoto Liyolo, Écrivaine