Le trumpcarthysme et la bascule du monde (par Hubert Petit)

Les présidents Xi, Trump et Poutine (Reuters)
Les présidents Xi, Trump et Poutine (Reuters)

Le professeur Hubert Petit est médecin, juriste, diplomate, essayiste, ancien élève et maître de conférences à l’ENA, avec une expérience éminente d’enseignant à Sciences Po Strasbourg et dans diverses universités en Europe, en Asie et en Afrique, à l’Université de Kinshasa (UNIKIN). Son expérience africaine est décrite dans son ouvrage « Une éna est née ». Il nous livre aujourd’hui sa réflexion sur le trumpisme et le maccarthysme, confondus dans un nouveau monde qui bascule vers la fin du modèle néolibéral et de l’hégémonie occidentale, au défi du triangle Washington Moscou Pékin. C’est la naissance de ce que l’auteur dénomme le « trumpcarthysme ».

Le trumpisme du premier mandat s'est mué en une chasse aux ennemis de l'intérieur et en une démolition de l’ordre international. Dès lors, il est plus exact de le reconnaître comme un trumpcarthysme dont les ramifications contribuent à la bascule du monde. Dès 2016, le dictionnaire suédois définissait la trumpisation comme une modification du débat politique (trumpifiering) en faveur d'un style rhétorique où l'on s'exprime de manière à être remarqué sans tenir compte des conséquences ni des faits. 

Les racines du trumpcarthysme

Au maccarthysme revient le climat de répression douce, de conformisme idéologique et de neutralisation de la dissidence, décrit par Herbert Marcuse. Les analyses de la peur, de l’idéologie et de la destruction de l’espace public, par Hannah Arendt, ont permis de mieux le comprendre. Le maccarthysme a été un système institutionnel de répression, d’auto-censure, notamment dans les universités. C’est une pathologie récurrente de la culture politique américaine, fondée sur la peur et la conspiration.

Dans le trumpisme, le populisme repose sur une exclusion morale, le vrai peuple contre les ennemis, avec une délégitimation des institutions. C'est une forme de populisme radical normalisé dans une démocratie établie, avec la banalisation de l’illibéralisme. Ruth Ben-Ghiat situe Trump dans une généalogie des « hommes forts », utilisant mensonge, peur et culte de la loyauté. Les « faits alternatifs » sont utilisés pour la première fois par Kellyanne Conway dans un retournement orwellien ​stupéfiant. Le trumpcarthysme fait du trumpisme une réactivation des réflexes maccarthystes.

Conceptuellement, le trumpisme d'origine repose sur un nationalisme identitaire (America First), une défiance envers les élites, les médias et les institutions, un usage massif des réseaux sociaux pour mobiliser l’émotion plus que l’argumentation, la désignation d’ennemis. Sont ciblés les immigrés, l’État profond, la justice, les journalistes, la culture, la science, les adversaires politiques. 

Avec un second mandat, est venue l'heure pour Donald Trump de la revanche aux allures d'un maccarthysme revisité, intégrant prédation désinhibée et conflits d’intérêt, s'appuyant sur des accusations la plupart du temps sans preuves, sur des tribunaux médiatiques, l'intimidation, la confusion entre critique politique et trahison, avec pour résultat un climat de peur, une polarisation extrême, un affaiblissement du débat démocratique.

La bascule du monde

Le trumpcarthysme révèle ​l'épuisement du modèle néolibéral​, décrit par David Cayla, avec désindustrialisation, inégalités, sentiment d’abandon des classes moyennes​, où les institutions ​semblent protéger la mondialisation plus que les citoyens​, avec un affrontement entre valeurs progressistes (droits des minorités, écologie, féminisme) et conservatisme identitaire​, les réseaux sociaux transformant chaque débat en ​un champ de bataille émotionnel.​ La vérité est concurrencée par les récits complotistes​, le leader charismatique devient source de vérité alternative.​ 

La bascule du monde s’inscrit dans une transformation globale où le mal nommé sud global a fait place à un souk global géopolitique. Le marchandage, les tractations, chaotiques et imprévisibles, y sévissent aux dépens du droit international. Avec l’effacement de l’hégémonie occidentale​, la montée de la Chine, de l’Inde, des puissances régionales​, les États-Unis passent d’un rôle d’arbitre du monde à celui d’acteur parmi d’autres en dépit du recours velléitaire à la guerre commerciale.​ C’est la fin de l'US imperium, selon Jean-Loup Izambert.

Le retour des logiques impériales​ se manifeste dans la guerre de la Russie en Ukraine, ​les tensions en mer de Chine, ​les conflits en Afrique, au Moyen-Orient. La force redevient un langage central​. Le trumpcarthysme assume un monde transactionnel avec alliances à la carte, protectionnisme, méfiance envers le multilatéralisme.​

S'y ajoutent la révolution des drones et de l’IA, la surveillance de masse, ​la manipulation cognitive​, le pouvoir se déplaçant vers ceux qui contrôlent données et récits.​ Avec l'internationalisation du modèle (J.D. Vance, Javier Milei, Viktor Orbán, poussées du national-populisme en Europe​), le trumpcarthysme n’est  pas une parenthèse mais un symptôme​, celui d’un monde où la démocratie libérale n’est plus l’horizon naturel, celui d’un syndrome dont le pronostic est incertain.