Livre : “Pour l’amour de ma mère et de ma patrie”, le roman de Wassy Kambale sur la tragédie des enfants soldats dans l’Est de la RDC

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Présentation du livre de Wassy Kambale à Kinshasa

Ce vendredi 6 mars, l’Institut de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence (Ebuteli) a servi de cadre au vernissage du livre "Pour l’amour de ma mère et de ma patrie" de Wassy Kambale. Organisée dans une atmosphère intimiste, la rencontre a réuni des proches de l’auteur, des journalistes ainsi que des amateurs de littérature, venus découvrir ce premier roman. 

À travers cet ouvrage, Wassy Kambale propose une plongée dans les trajectoires humaines brisées par la guerre, en mettant l’accent non pas sur les statistiques, mais sur les histoires et les destins individuels. 

Selon l’auteur, la genèse du livre repose sur un constat simple. Dans les récits médiatiques et politiques consacrés aux violences dans l’Est du pays, « on parle beaucoup de stratégies, de territoires ou de ressources, mais très peu des prénoms, des vies et des destins fauchés par la guerre », dit-il. 

Ce roman se veut ainsi le fruit d’un long processus d’écoute et de témoignages recueillis au fil des rencontres.

« C'est l'accumulation des histoires que j'ai entendues, de ces regards que j'ai croisés. C'est la voix d'un jeune ancien enfant soldat qui m'a dit un jour : "On m’a tout pris, même le droit de pleurer" », confie Wassy Kambale. 

Cette parole, dit-il, a contribué à nourrir l’écriture du livre et à orienter sa démarche vers une exploration du visage humain de la violence.

La promesse d’enfant au cœur du récit

Le roman raconte l’histoire de Mutu, un adolescent de 14 ans dont la vie bascule après l’humiliation de sa mère. Animé par le désir de restaurer sa dignité et de défendre sa patrie, le jeune garçon s’engage dans un groupe armé. Ce choix, motivé au départ par l’amour filial et un sentiment de patriotisme, l’entraîne progressivement dans un engrenage de violence.

Au fil du récit, Mutu abandonne son identité et adopte le nom de guerre "Lucifer". L’ouvrage décrit ainsi la transformation psychologique d’un enfant confronté à la brutalité du conflit, pris dans une spirale faite à la fois de blessures personnelles, de pressions collectives et de décisions tragiques.

À travers ce personnage, l’auteur explore la manière dont des idéaux perçus comme nobles – l’amour familial ou le patriotisme – peuvent être instrumentalisés et conduire à la destruction. Le titre du roman, "Pour l’amour de ma mère et de ma patrie", prend alors une dimension paradoxale : il renvoie à la promesse d’un enfant qui, croyant agir pour protéger ce qu’il aime, finit par participer à la destruction de son propre village.

« Ce titre est donc une question posée au lecteur : qu'est-ce que l'amour, qu'est-ce que la patrie, si ces mots peuvent nous mener à commettre le pire ? », interroge l’auteur. 

Une réflexion sur la masculinité

Au-delà de la narration, l’ouvrage propose également une réflexion sur la construction de la masculinité dans un contexte de guerre. Dans les rangs du groupe armé, Mutu apprend que devenir un homme signifie dominer, inspirer la peur et savoir tuer.

Mais le roman remet progressivement en question cette conception. Le personnage découvre, dans la douleur la plus extrême, une autre définition de la masculinité, fondée non pas sur la destruction mais sur la protection de la vie.

Cette prise de conscience atteint son apogée lorsque Mutu devient père. Face à son fils, Pascal, l’ancien combattant comprend que la véritable force réside dans la capacité à protéger et à transmettre, plutôt qu’à détruire.

« La véritable masculinité, ce n'est pas la capacité à détruire une vie, mais la capacité à en protéger une. Ses mains, qui n'ont connu que la gâchette et la machette, tremblent en tenant cette vie minuscule. Et à cet instant, il réalise qu'être un homme, ce n'est pas de porter un fusil. C'est de porter un enfant », explique l’auteur. 

Et d’ajouter :

« Être un homme, ce n'est pas la force de prendre, c'est le courage de donner. Ce n'est pas le pouvoir de faire taire, c'est la responsabilité de donner une voix. C'est choisir la construction quand tout autour de vous pousse à la destruction. C’est cela, pour moi : la vraie masculinité est créatrice, pas prédatrice ». 

Pour l’auteur, cette transformation constitue le cœur moral du récit.

Mais si le roman décrit la descente aux enfers d’un enfant soldat, il s’attache également à explorer la possibilité d’un chemin inverse. L’histoire de Mutu ne s’arrête pas à la violence : elle s’oriente aussi vers une reconstruction personnelle.

« C'est aussi l'histoire d'une rédemption possible. Un jeune qui découvre que les mots, l’art et l’amour peuvent reconstruire ce que la guerre a détruit », indique Wassy Kambale. 

Dans cette perspective, l’art et la parole occupent une place centrale. L’auteur évoque notamment l’importance des espaces d’expression artistique, tels que les ateliers de slam ou d’écriture, qui permettent aux anciens combattants de transformer leurs traumatismes en récits et d’entamer un processus de reconstruction identitaire.

Prévenir l’enrôlement des jeunes

À travers ce roman, l’auteur porte également un plaidoyer plus large sur la prévention de l’enrôlement des jeunes dans les groupes armés. Selon lui, la première bataille consiste à s’attaquer aux causes profondes qui poussent les adolescents à prendre les armes.

« La prévention est la plus grande bataille que nous puissions mener en ce moment. Comment préserver les jeunes ? Je crois que c’est en tuant dans l'œuf les raisons qui les poussent à prendre les armes », explique-t-il. 

Parmi celles-ci figurent notamment l’humiliation sociale, l’injustice, l’absence de perspectives économiques ou encore le sentiment d’abandon par les institutions.

Dans ce contexte, l’auteur estime que pour protéger nos jeunes, il faut leur offrir une alternative crédible à la guerre.

« Cette alternative, c'est l'éducation, c'est la culture, c'est le travail. C'est un État de droit qui fonctionne, où un jeune n'a pas besoin d'une arme pour se sentir en sécurité ou pour nourrir sa famille », déclare l’auteur. 

Pour les jeunes ayant déjà rejoint des groupes armés, le retour à la vie civile représente souvent un processus complexe. L’auteur insiste sur la nécessité d’un accompagnement psychologique pour aider ces anciens combattants à se détacher de la logique de guerre.

« Pour ceux qui ont déjà traversé, la transition est un chemin de croix. Mon livre le montre : on ne quitte pas un groupe armé comme on démissionne d'un travail. Les fantômes vous poursuivent », dit-il. 

Ce processus passe, selon lui, par un « désarmement psychologique », qui consiste à travailler sur les traumatismes et les mécanismes de violence intériorisés.

« Avant de leur enlever le fusil, il faut leur enlever la guerre de la tête. C'est ce que j'essaie de montrer à travers les ateliers de slam. L'art-thérapie, la parole, sont des outils incroyablement puissants. Ils permettent de donner une forme à l'horreur, de transformer un traumatisme en un récit, et un cri de douleur en une œuvre d'art », confie l’auteur. 

Et de poursuivre : « C'est un processus de reconstruction identitaire. Le jeune doit cesser de se voir comme "Lucifer" pour redevenir "Mutu" ». 

La deuxième étape, selon l’auteur, c'est la réintégration communautaire. La communauté doit être prête à pardonner, non pas à oublier, mais à pardonner. 

« La réintégration dépend également de l’attitude des communautés. L’accueil et le pardon, même difficiles, jouent un rôle crucial pour éviter que ces jeunes ne replongent dans les cycles de violence », déclare Wassy. 

Il conclut : « C'est un processus difficile, qui demande des médiateurs, des dialogues. Si la communauté rejette l'enfant qui revient, elle le renvoie directement dans les bras d'un autre chef de guerre. Il faut donc travailler sur les deux fronts : soigner l'enfant et préparer la communauté à l'accueillir ». 

Ce roman tente de replacer l’humain au centre du récit des conflits congolais. À travers le parcours fictif de Mutu, l’auteur rappelle qu’aucun enfant n’est destiné à devenir soldat et que chaque trajectoire de violence est le produit de circonstances sociales, politiques et humaines.

James Mutuba