Des habitations érigées sur des tombes, l’absence ou l’insuffisance de documents administratifs requis, la poursuite des inhumations dans des cimetières déjà saturés et officiellement fermés : à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, la gestion des sites funéraires suscite de vives critiques. À ces dysfonctionnements s’ajoutent d’autres pratiques controversées, notamment l’aménagement d’espaces entre deux caveaux pour y enterrer d’autres corps.
Cette situation, particulièrement préoccupante, interroge le respect des normes légales et des règles d’urbanisme et d’hygiène publique. Elle soulève également une question plus profonde sur la dignité accordée aux défunts dans une ville en pleine expansion démographique, où la pression foncière ne cesse de s’intensifier.
Dans les rues de Kinsaha, ACTUALITE.CD a recueilli les réactions de quelques habitants. Entre tristesse, indignation et colère, les témoignages traduisent un profond malaise. Pour beaucoup, cette gestion défaillante constitue « un manque total de respect envers les morts et leurs familles ».
« Même les morts ne sont plus respectés. Construire sur des tombes, c’est franchir une ligne rouge », déplore Patrick, visiblement indigné.
Reddy, père de famille résidant à Lemba, exprime une douleur mêlée de révolte : « Personne n’enterre un proche de gaieté de cœur. C’est un moment de grande souffrance. Mais voir dans quelles conditions nos familles sont inhumées aujourd’hui, cela fait encore plus mal. C’est inconcevable que des cimetières déjà pleins continuent à recevoir des corps. Les dirigeants doivent agir et trouver des solutions pour préserver la mémoire des morts ».
Pour Jean-Paul, ces dérives traduisent avant tout un déficit de contrôle : « Comment peut-on en arriver à autoriser des constructions à l’intérieur d’un cimetière ? C’est un lieu sacré. Cela démontre un manque total de suivi. La responsabilité incombe aux gouvernants, qui doivent impérativement prendre des mesures ».
À Matete, Chantal qualifie certaines pratiques d’« inhumaines » : « Créer des espaces entre deux caveaux pour y enterrer d’autres corps, c’est indigne. Nos parents méritent le respect, même après la mort. Je pense qu’il y a un vrai problème de gestion et de contrôle. Les autorités doivent revoir le cadre légal et veiller à son application ».
Une mission pour auditer un secteur sous tension
Le 6 février 2026, la Commission Aménagement du territoire, Environnement et développement durable de l’Assemblée provinciale a tenu une séance de travail avec les responsables des cimetières de la ville-province de Kinshasa. Cette rencontre visait principalement à examiner les documents réglementaires encadrant la création et le fonctionnement des cimetières.
Au cours des échanges, plusieurs responsables auraient reconnu ne pas disposer de dossiers administratifs complets, soulevant des questions sur la conformité de certains sites aux normes légales en vigueur.
À l’issue de cette séance de travail, et au regard des éléments recueillis, un processus de vérification et d’inspection a été engagé dans plusieurs cimenteries afin d’identifier d’éventuelles irrégularités administratives et dysfonctionnements.
Selon l’honorable Steve Mulumba Kongolo, qui conduit la délégation, la majorité des cimetières inspectés ne respecteraient pas la procédure légale de création.
« À 80%, les cimetières de la ville de Kinshasa n’ont pas de documents administratifs complets et n’ont pas suivi la démarche requise », affirme-t-il.
Des maisons construites à l’intérieur des cimetières
Dans le cadre de leur mission, la Commission Aménagement du territoire, Environnement et Développement durable de l’Assemblée provinciale, conduite par l’honorable Steve Mulumba Kongolo, s’est rendue dans la commune de la N’Sele. Cette descente était consacrée à l’évaluation de l’occupation de l’espace et au respect des normes d’aménagement et d’hygiène publique.
Sur place, les membres de la Commission ont découvert des maisons d’habitation érigées à l’intérieur même de certains cimetières. Une situation jugée préoccupante, qui interroge sur la légalité de ces constructions et sur le respect du caractère sacré des lieux.
« Je ne vois pas quelqu’un s’installer de manière courageuse dans un cimetière sans qu’il y ait des services derrière qui délivrent des documents », déclare le député provincial Steve Mulumba Kongolo, évoquant une possible complicité entre certains services cadastraux et des particuliers.
Selon lui, un cimetière ne peut être transformé en terrain de lotissement qu’après une procédure formelle de désaffectation. Or, dans les cas observés, aucune démarche de ce type n’aurait été engagée.
La Commission estime que ces constructions constituent une violation grave des normes urbanistiques et du respect dû aux lieux de sépulture. Elle a annoncé la poursuite des investigations pour identifier les responsabilités, vérifier les autorisations administratives et formuler des recommandations. L’objectif affiché est de rétablir l’ordre et de préserver les sites funéraires contre toute occupation irrégulière.
Des textes jugés obsolètes, mais déjà inappliqués
La gestion des cimetières en RDC repose encore en grande partie sur des textes datant de l’époque coloniale (1909–1914). Pour certains experts, ces dispositions sont dépassées au regard des réalités urbaines actuelles.
Toutefois, la Commission nuance : « il est vrai que les textes sont anciens, mais même les dispositions existantes ne sont pas appliquées », souligne l’honorable Steve Mulumba.
À titre d’exemple, la réglementation impose une distance minimale de 50 centimètres entre les tombes et les allées — une règle qui ne serait pas respectée dans plusieurs sites.
Face à ces lacunes, l’Assemblée provinciale envisage l’adoption d’un nouvel édit pour actualiser le cadre légal au niveau de la ville de Kinshasa.
Autre constat préoccupant, des cimetières déclarés pleins depuis parfois plus de dix ou vingt ans continuent d’accueillir des inhumations.
Faute de nouveaux espaces, certaines pratiques irrégulières ont été observées : enterrements dans les allées et espaces initialement réservés à la circulation ; exploitation des interstices entre caveaux ; superposition de deux à trois corps sur une même concession.
Pour la Commission, cette situation serait liée à « la léthargie de l’autorité urbaine » et à l’absence de solutions alternatives face à la saturation des sites existants.
Vers des sanctions et des poursuites ?
La mission devrait déboucher sur une série de recommandations adressées au gouverneur de la ville, au ministre provincial en charge de l’Environnement et de la Santé, au ministère national de l’Intérieur.
Des propositions de sanctions administratives et, dans certains cas, d’arrestations pourraient être formulées à l’encontre des préposés impliqués dans des pratiques irrégulières, des agents ayant facilité l’octroi illégal de parcelles dans des cimetières, des personnes ayant transformé des terrains résidentiels en sites d’inhumation sans autorisation.
« Nous allons donner le temps à l’exécutif provincial de s’exécuter. Si les mesures sont prises dans les deux ou trois mois, la situation peut s’améliorer », estime l’élu de Lemba, tout en qualifiant l’état actuel du secteur de « catastrophique ».
D’énormes risques sanitaires encourus
Au-delà de l’indignation morale et culturelle, plusieurs observateurs alertent également sur les risques sanitaires que pourrait engendrer cette mauvaise gestion des cimetières. L’inhumation dans des sites déjà saturés, le non-respect des normes d’aménagement et l’occupation anarchique des espaces funéraires peuvent favoriser la contamination des sols et des nappes phréatiques, notamment dans une ville où une partie de la population dépend encore des puits et forages pour son approvisionnement en eau.
Bertin Mbuya Kilabi, spécialiste de questions environnementales rappelle que des sépultures mal entretenues ou trop rapprochées peuvent accélérer la décomposition dans des conditions inadéquates, avec un risque potentiel de propagation de germes pathogènes.
« Le corps humain est un réservoir de matière organique et des maladies. Quand nous mourrons, le processus de renvoit vers la terre de tout ce que nous avons accumulé pendant notre vie commence, et cela passe par des bactéries qui décomposent le corps. Les cimetières sont des réservoirs de tous ces déchets humains qui majoritairement sont constitués des effets néfastes sur l'environnement et sur la santé de tout être vivant exposé. C’est un véritable problème environnemental et sanitaire », explique-t-il.
En période de fortes pluies, fréquentes à Kinshasa, les eaux de ruissellement peuvent également transporter des matières organiques vers les habitations environnantes, accentuant les dangers pour la santé publique.
Par ailleurs, l’absence de contrôle rigoureux et de documentation administrative complique la traçabilité des inhumations, un élément pourtant crucial en cas d’épidémies ou de maladies contagieuses. Dans un contexte urbain déjà confronté à des défis majeurs en matière d’assainissement, cette situation pourrait aggraver la vulnérabilité sanitaire des populations riveraines.
Pour plusieurs Kinois, il ne s’agit donc pas seulement d’une question de respect des morts, mais aussi d’un enjeu de santé publique qui nécessite une réponse urgente et structurée des autorités compétentes.
La mission parlementaire se poursuit. Les conclusions qui en découleront pourraient marquer un tournant dans la régulation d’un secteur longtemps resté en marge des priorités politiques, mais qui touche à des dimensions fondamentales : santé publique, dignité humaine et mémoire collective.
James Mutuba