À l’occasion de la Journée internationale des langues maternelles, célébrée le 21 février à l’initiative de l’UNESCO, l’Asbl Wikilinguila a organisé, à Kinshasa, une conférence consacrée à la promotion et à la valorisation de quatre langues nationales de la République démocratique du Congo (lingala, swahili, tshiluba et kikongo).
Placée sous le thème "Utiliser la technologie pour l’apprentissage multilingue : défis et opportunités", la rencontre a réuni étudiants, enseignants, chercheurs, acteurs culturels, professionnels de la communication, créateurs de contenu et membres de la société civile engagés dans la défense de l’identité linguistique congolaise à l’ère numérique.
En marge de la conférence, Wikilinguila a officiellement lancé la campagne "WikiForMotherTongue" (Wiki pour la langue maternelle), une initiative visant à renforcer la présence des langues nationales sur Internet, notamment à travers les projets Wikimedia.
Selon les organisateurs, l’objectif est double : sensibiliser les populations à l’importance des langues maternelles dans l’apprentissage et la transmission des savoirs, tout en encourageant la production et la traduction de contenus numériques en langues nationales.
Langue maternelle : fondement identitaire et enjeu éducatif
Dans son intervention, le professeur Munkulu di Déni, Encyclopédiste, Fondateur et Secrétaire perpétuel de l’académie Kongolaise, a insisté sur la dimension existentielle du langage. « La langue n’est pas seulement un instrument de communication, elle est le lieu où se tisse notre rapport au monde. Chacun de nous naît deux fois : biologiquement, puis dans une langue ».
Pour lui, l’intelligence humaine demeure la matrice du langage. Apprendre une langue ne se limite pas à mémoriser du vocabulaire ou des règles grammaticales ; c’est intégrer une vision du monde, une mémoire affective et un imaginaire culturel.
Dans le contexte congolais, les langues nationales et locales portent des savoirs écologiques, des traditions philosophiques et des formes de sociabilité spécifiques qui ne se traduisent pas toujours entièrement dans d’autres idiomes.
Technologie et multilinguisme : entre opportunités et vigilance
Les intervenants ont également souligné le rôle croissant des technologies numériques et de l’intelligence artificielle dans l’apprentissage linguistique. Applications mobiles, plateformes d’apprentissage, outils de traduction automatique et assistants conversationnels offrent de nouvelles possibilités d’accès au savoir.
Le professeur Ikalw’OfoLo, linguiste et traducteur professionnel, a mis en avant le potentiel de ces outils : « la technologie est un amplificateur de voix et de mémoire. Elle permet de préserver nos travaux, de les diffuser largement et de renforcer le plaidoyer pour les langues congolaises ».
Cependant, plusieurs défis ont été évoqués : la fracture numérique, qui limite l’accès aux outils technologiques ; le risque d’uniformisation linguistique, au profit des langues dominantes ; les limites qualitatives des traductions automatiques ; les enjeux éthiques liés à la protection des données et aux choix algorithmiques.
Pour le professeur Munkulu, l’enjeu n’est pas d’opposer intelligence humaine et intelligence artificielle, mais de penser leur complémentarité. « L’humain apporte le sens, le contexte et l’éthique. La machine apporte la vitesse et la capacité de traitement. L’apprentissage multilingue devient un espace hybride ».
« La technologie peut devenir un nouveau feu »
L’intervention de Mwene Kha Utanda Mwanta Nswan-a-Murund, Ngwej’I-Kabongo a mobilisé l’imaginaire traditionnel pour illustrer les enjeux contemporains. Évoquant le cercle autour du feu, lieu ancestral de transmission, il a posé une question centrale : « Est-ce que cet écran va éteindre le feu … ou devenir un nouveau feu pour nos peuples ? »
Pour lui, la RDC n’a pas besoin de devenir multilingue, elle l’a toujours été. Le défi consiste désormais à réveiller cette sagesse et à faire de la technologie un outil de transmission plutôt qu’un facteur de rupture identitaire. « Un peuple peut perdre ses terres ou ses richesses. Mais lorsqu’il perd ses langues, il perd la manière de rêver », a-t-il conclu.
Plaidoyer pour une réforme éducative
La conférence ne s’est pas limitée à Kinshasa. Des activités similaires ont été organisées simultanément à Goma, Mbuji-Mayi et Matadi. Deux ateliers pratiques dédiés à la valorisation et à la transmission des langues à l’ère du numérique sont également annoncés pour les 28 février et 3 mars prochains.
Wikilinguila, association sans but lucratif, concentre dans un premier temps ses actions sur les quatre langues nationales, avec l’ambition d’élargir progressivement son champ d’intervention aux langues locales, afin d’assurer leur documentation et leur transmission dans l’espace numérique.
Au-delà du numérique, les organisateurs ont lancé un appel aux autorités publiques pour une intégration effective des langues nationales dans le système éducatif congolais. Ils estiment qu’un Congolais devrait pouvoir maîtriser au moins deux des quatre langues nationales, en plus du français. Ils plaident pour des politiques éducatives qui reconnaissent la langue maternelle comme levier d’inclusion et d’amélioration des résultats scolaires, conformément aux orientations de l’UNESCO.
Wikilinguila ambitionne, à travers WikiForMotherTongue, de transformer les outils numériques en espaces de documentation et de valorisation des langues congolaises, notamment via Wikipédia et d’autres plateformes libres.
Dans un contexte où les langues africaines demeurent sous-représentées en ligne, l’initiative pose la question plus large de la souveraineté linguistique et culturelle à l’ère de l’intelligence artificielle.
James Mutuba