Longtemps présenté comme une figure emblématique de la résistance au régime de Paul Kagame, Paul Rusesabagina, ancien hôtelier rendu célèbre par le film Hôtel Rwanda, livre un regard sans concession sur la situation politique et sécuritaire dans la région des Grands Lacs. Dans cet entretien accordé à ACTUALITE.CD depuis Washington, il revient sur son enlèvement et son incarcération au Rwanda, dénonce les violations des droits humains attribuées au régime rwandais, commente les sanctions américaines visant Kigali en lien avec l’AFC/M23 et analyse les enjeux de la présence rwandaise dans l’est de la RDC. Interview
Vous dites être le seul à avoir été enlevé depuis les États-Unis et à en être sorti vivant. Est-ce que vous vous sentez en sécurité aujourd'hui ici à Washington ?
Non seulement aux États-Unis, mais jusqu'au jour où je suis sorti de la prison, j'étais le seul Rwandais qui aurait été kidnappé, amené au Rwanda, mais qui serait sorti vivant. Tous les autres qui sont entrés au Rwanda ont été massacrés. Ils sont morts en prison, puisque je voyais dans les prisons des gens qui étaient transportés, sortis de la prison vers le centre de santé (…). Il y en a d'autres qui ont été massacrés, enterrés, brûlés, mais il y a beaucoup de prisonniers qui sont morts en prison.
Quid de la situation des droits de l'homme au Rwanda ?
C’est un principe qui n'existe pas au Rwanda. Au Rwanda, on massacre tous les Rwandais, tous les jours. Il y a même ceux qui quittent le Rwanda, ils sont tués, comme je vous le disais tout à l'heure. Du vendredi 16 au samedi 17 de ce mois-ci, Major Roberts, comme il s'appelait lui-même, a été assassiné en Ouganda. C'était un Rwandais qui avait fui le Rwanda, et le président rwandais avait tué son père, qui était général, au deuxième jour de la guerre au Rwanda, le 2 octobre 1990. Il a été assassiné dans le parc national pendant la guerre. Sa tante a aussi été assassinée, on lui a coupé la tête. Voilà, ça fait 12 jours, en Ouganda, et son corps a été enterré sans sa tête.
Comment vous décririez la situation actuelle au Rwanda pour l'opposition, la presse et les libertés politiques ?
Disons qu’au Rwanda, si on est opposant politique, là, on est candidat à la mort. C'est ce qu'ils ont fait à beaucoup de gens. Je parlerai de la présidente du parti politique FDU, madame Victoire Kabere, qui a été arrêtée, mise en prison, puisqu'elle voulait faire la campagne présidentielle en 2010, et a été condamnée à 16 ans de prison, libérée 8 ans plus tard, et gardée, surveillée à Kigali, et il y a un an, elle a été encore réarrêtée, puisqu'on disait qu'elle voulait faire un coup d'État, puisqu'on disait qu'elle a lu un livre, qui parlait de comment faire un coup d'État sans arme. Alors, elle est aujourd'hui en prison, aussi en confinement solitaire au Rwanda, et c'est pour cela que je parle d'elle, et c'est ça le secret. Si vous voulez faire survivre la victime, il faut toujours en parler, je parle d'elle (…). Le Rwanda, comme je le disais tout à l'heure, la prison où j'étais, quand je suis arrivé, il y avait 10 000 personnes, mais quand j'ai quitté, 2 ans et 7 mois plus tard, il y avait 18 000 personnes. Moi, j'étais dans une petite chambre, avec un lit, pas plus grand que ça, de la grandeur de cette chaise, qui n'avait pas de fenêtre, c'est eux qui mettaient la lumière quand ils voulaient mettre la lumière, de fois à midi pendant le jour, de fois ils arrêtaient la lumière à midi, et me la mettaient réallumée à minuit, pour me faire souffrir psychologiquement. Le Rwanda est un enfer.
Le Rwanda est souvent présenté comme modèle de développement et de stabilité, pourquoi, d'après vous cette image tient toujours, malgré les critiques sur les droits humains ?
Parce que Kagame achète tout, même des politiciens étrangers ou des journalistes. Il leur paye, il achète tout. Mais ce Rwanda, d’il y a un an, ce n'est plus le même Rwanda, puisque la communauté internationale a commencé à ouvrir les yeux. C'est ça que certaines personnes ne savent pas, même la famille de Kagame est concernée, il avait emmené tous les fonds, tout l'argent qu'il avait volé dans le pays. Une bonne partie était conservée dans ces pays occidentaux, mais aujourd'hui, leurs biens sont confisqués. Certains de ses généraux sont sanctionnés, ils ne peuvent plus voyager, ils ne peuvent plus avoir les visas. Alors je me pose des questions, je me demande que sera le Rwanda dans 4 ans ? Le Rwanda est supposé accueillir la Formule 1, mais je ne crois pas, je ne sais pas ce qu'il va se passer.
Vous ne croyez pas à l'organisation de cette Formule 1 au Rwanda ?
Parce que ce financement, ça prend fin, et ce qu'il est en train de faire au Congo, c'est de voler. Le Rwanda est là pour voler.
Washington a sanctionné ce mercredi le ministère rwandais de la Défense et Zigama pour leur soutien à l'AFC/M23. Comment vous lisez ces sanctions ?
Ces sanctions, c'est un message que la communauté internationale envoie à Kagame. Si Kagame était malin ou intelligent, il se retirerait du Congo sans être forcé de sortir du Congo. J'ai peur que le jour où il sera forcé de sortir du Congo, ça soit sa fin.
Qu'est-ce qui peut aujourd'hui faire que Kigali puisse définitivement quitter l'est de la RDC ?
Il y a beaucoup de choses qui peuvent être faites. Les Congolais doivent être sérieux et se battre pour leurs droits. Il y a également la communauté internationale. Il y a les États-Unis qui ont commencé à dire non à Kagame et ses généraux. Je crois que le Congo doit également faire la diplomatie. Le Congo doit réveiller l'attention de la communauté internationale. Le Congo doit également continuer à monter, à hausser le ton, à en parler. Comme ça, Kagame, un jour, saura que le Congo et les Congolais sont là.
Kigali justifie sa présence par la menace des FDLR. Est-ce que cet argument tient, selon vous ?
Pour moi, je ne serai jamais convaincu. Si Kagame prétend qu'il a éclaté le Congo à cause des FDLR, ces FDLR ont-ils attaqué le Rwanda à partir du Congo ? Non. Alors, pourquoi prétendre qu'il est allé suivre ces FDLR au Congo ?
Il dit ne pas vouloir attendre qu'ils puissent attaquer le Rwanda. D’où ces mesures préventives, selon lui.
Les FDLR sont des Hutus qui ont fui le Rwanda parce qu'ils étaient massacrés. Alors il veut, il les a poursuivis, il est allé les massacrer au Congo. Et il continue à les massacrer au Congo. Est-ce que c'est normal qu'un pays envahisse un autre pays à la poursuite des réfugiés ?
D'après vous, qu'est-ce que le Rwanda cherche vraiment dans l'est de la RDC ? Se protéger des intérêts économiques, des objectifs politiques ?
Non, la mission de Kagame au Congo, ce sont des minerais. Le monde entier le voit. Le Rwanda exporte des minerais. Est-ce que le Rwanda réellement produit tous les minerais qu'il exporte ? Il y a la différence entre les minerais congolais et les minerais rwandais. Mais ce que le Rwanda vend à cette communauté internationale, ce sont des minerais que le Rwanda vole du Congo.
Les rapports de l'ONU parlent d'exploitation de minerais congolais au profit du Rwanda. Quel rôle joue cette économie pour la stabilité du régime Kagame ?
C'est ça, la stabilité du régime Kagame, c'est la corruption du reste du monde. Puisque si Kagame est encore là, c'est qu'il corrompt presque tout le monde.
Est-ce que vous croyez que l'accord de Washington et la résolution 2573 peuvent vraiment aboutir au retrait des troupes rwandaises ?
Je crois parce que si les Américains ont commencé à sanctionner le ministère de la Défense, c'est un message que Kagame devait également considérer, s'il était intelligent. Il devait voir, on a vu Kadhafi, on a vu comment il est parti. On a vu Saddam Hussein, il est parti. Ils ont été des chouchous. Alors, il devait aussi être suffisamment prudent, suffisamment intelligent pour analyser les situations, voir comment les autres gars ont fini et également considérer sa fin. Chaque chose a un début et une fin.
Kinshasa appelle les investisseurs et les sponsors sportifs à revoir leur relation avec Kigali. Vous soutenez cet appel ?
Je soutiens Kinshasa à 150%.
Quel message adressez-vous aux Congolais de l'Est qui vivent la guerre au quotidien ?
Au Congolais de l'Est, mon message est très simple : Je leur dirai, vous, Congolais, battez-vous pour vos droits. Il ne faut jamais abandonner. Il ne faut jamais se mettre au cérébral. Il faut toujours se battre pour ses droits, puisqu'il y a un temps pour tout. Il y a un temps pour la persécution, il y a un temps pour la liberté.
Et au président Tshisekedi ?
Je lui dirai que nous sommes ensemble avec lui, psychologiquement et physiquement. On est de son côté. Et beaucoup de gens à qui j'ai parlé, même des diplomates, ils sont du côté de Tshisekedi.
Certains craignent que critiquer le régime rwandais nourrisse les discours de haine contre les Tutsis dans la région. Qu'est-ce que vous leur répondez ?
C'est ce que prétend Kagame, qu'il est allé se battre pour les Tutsis. Or, tous les Tutsis ne sont pas du côté de Kagame. Vous avez entendu les Banyamulenge ? Ce sont des Tutsis qui sont là. Mais ils ne sont pas tous pro-Kagame. Beaucoup d'entre eux sont contre lui. Alors, même les Tutsis du Rwanda, je parlais de cet homme-là, à qui ils ont coupé la tête, c'est un Tutsi. Comment Kagame peut prétendre se battre contre les Tutsis congolais, des Tutsis ougandais, des Tutsis tanzaniens, des Tutsis burundais, alors qu’il est en train de massacrer ses propres Tutsis ? Quand Kagame dit ça, ça, c'est le discours mensonger, ce n'est pas la vérité. Ce qu'il dit et ce qu'il fait, ce sont deux choses différentes.
Est-ce que vous envisagez un jour de retourner au Rwanda, et à quelles conditions ?
Certainement, rentrer au Rwanda, ça, c'est mon rêve. Puisque le Rwanda, c'est la terre de mes ancêtres, c'est le pays de mon grand-père, de mes arrière-grands-parents, de mon grand-père, de mon père, c'est mon pays. Alors, je rêve de retourner. Mais le danger est simple, c'est que Kagame a cherché ma tête, il a voulu me tuer par tous les moyens. Il n'a pas encore eu cette chance, cette occasion de me tuer. Alors, je sais que je vais mourir un jour, mais je ne veux jamais me rendre à Kagame. Je ne veux jamais me rendre à personne. Je me battrai toujours jusqu'à la fin, mais ça ne sera jamais la fin avant la fin.
Propos recueillis par Stanis Bujakera