Ebola en Ituri : « Notre système de surveillance n'a pas fonctionné », dit Dr Muyembe

Jean-Jacques Muyembe
Dr Jean-Jacques Muyembe/Ph. ACTUALITE.CD

Le professeur Jean-Jacques Muyembe est une figure mondiale de la virologie. Congolais, il fait partie de l'équipe qui a co-découvert le virus Ebola en 1976 à Yambuku, dans l'actuelle province de l'Équateur. Depuis cinquante ans, il a géré épidémie après épidémie en RDC, souvent dans des zones de guerre. Ce dimanche 17 mai, alors que l'OMS vient de déclarer l'épidémie d'Ebola Bundibugyo urgence de santé publique de portée internationale, il répond aux questions d'ACTUALITE.CD. Il dit sa colère face au retard de détection. Il confirme le cas de Goma. Il appelle au calme. Et il dit sa confiance dans la capacité de la RDC à vaincre cette épidémie, comme elle l'a fait quinze fois avant.

Les chiffres officiels font état de 246 cas suspects et 80 décès. Ces données sont-elles encore provisoires ?

Oui. Ce sont des chiffres donnés par le ministère de la Santé. Et pour vous dire que la situation est grave : en quelques semaines, on a autant de décès. Ce qui veut dire que le virus circule dans la population. C'est tout ce qu'on peut dire.

On parle d'un infirmier décédé à Bunia, avec des premiers symptômes remontant au 24 avril. Pourquoi a-t-il fallu près de six semaines avant la confirmation officielle ?

Nous ne sommes pas très contents parce qu'il y a eu une grande faiblesse dans la surveillance. Notre système de surveillance n'a pas fonctionné. La surveillance d'une épidémie, ce n'est pas l'affaire simplement du ministère de la Santé. C'est l'affaire de tous. Dans cette région, vous avez des députés, des sénateurs qui vont en vacances et qui sont au courant. Ils savent qu'il y a des morts et on ne dit rien. C'est l'irresponsabilité de tous.

Deuxièmement, la confirmation a tardé parce que le système de diagnostic utilisé sur place ne reconnaissait pas ce virus. Il reconnaissait simplement la souche Zaïre, la plus fréquente. C'est comme ça que le diagnostic était négatif. Mais les échantillons que nous avons reçus ici à l'INRB, nous avons utilisé d'autres techniques et nous l'avons détecté rapidement. Sur les 13 échantillons, 8 étaient positifs. Il y a donc eu un retard technique dans le diagnostic et dans la notification de l'épidémie. Moi, je trouve que ça ne doit pas continuer comme ça.

Vous avez confirmé un cas à Goma chez une femme dont le mari est décédé à Bunia. Quelle est votre évaluation de la chaîne de transmission à ce stade ?

Pour le moment, nous avons simplement confirmé ce cas à Goma. L'INRB Goma, qui utilise les mêmes techniques que nous ici, a confirmé ce cas. Malheureusement, nous ne connaissons pas encore tous les contacts de cette dame. Certainement, il doit y avoir beaucoup de contacts. Les épidémiologistes sont en train de faire la liste de tous ces contacts et de les suivre.

L'OMS a mentionné un cas confirmé à Kinshasa que l'INRB a immédiatement démenti. Y a-t-il eu un cas à Kinshasa ?

Non. La personne s'est présentée spontanément à l'INRB. Nous avons fait des tests et c'est négatif. En attendant la confirmation définitive, elle était isolée dans une clinique de Kinshasa. Les tests sont négatifs pour la souche Bundibugyo.

En quoi la souche Bundibugyo diffère-t-elle cliniquement et épidémiologiquement de la souche Zaïre ?

Sur le plan clinique, il n'y a pas de différence. Sur le plan épidémiologique non plus. La différence, c'est le pouvoir pathogène. Avec Bundibugyo, la mortalité est autour de 30 %, en dessous de 50 %. Tandis qu'avec la souche Zaïre, vous avez une mortalité qui dépasse les 80 %. Le mode de transmission est le même.

Il n'existe aucun vaccin ni traitement approuvé contre Bundibugyo. Quelles sont les pistes thérapeutiques envisagées ?

Sur les 17 épidémies que nous avons vécues en RDC, 15 ont été maîtrisées simplement en appliquant les mesures de santé publique. La première chose, c'est de rompre la chaîne de transmission. La maladie se transmet par contact avec les liquides corporels. Si vous évitez ce contact, vous rompez la chaîne de transmission et l'épidémie s'arrête.

Pour les malades hospitalisés, les médecins savent trouver des médicaments pour calmer la douleur, pour réhydrater le corps. Il n'y a pas de médicament spécifique, mais on isole les malades, on pratique la surveillance active, on suit les contacts, on fait des enterrements dignes et sécurisés. C'est avec ça qu'on a maîtrisé toutes les épidémies précédentes.

D'ici la fin de ce mois, nous saurons quels sont les candidats vaccins ou les candidats molécules pour traiter les cas d'Ebola Bundibugyo. Des études étaient déjà commencées.

Africa CDC a salué le renforcement du réseau de laboratoires en RDC, passé de 2 à 42. Dans quelle mesure cette capacité a-t-elle permis une détection plus rapide ?

Justement, c'est ce qui n'a pas fonctionné. Le laboratoire de Bunia aurait dû envoyer les échantillons directement à l'INRB dès les premiers signes de fièvre hémorragique. Sur le plan clinique, nous étions devant une fièvre hémorragique. Mais sur le plan biologique, les tests étaient négatifs. Donc ils auraient dû continuer à chercher et envoyer les échantillons au laboratoire national. De ce côté-là, il y a quelque chose qui n'a pas marché. Ce qui fait que nous nous sommes retrouvés devant cette situation catastrophique.

L'Ituri est une province sous état de siège avec des déplacements massifs de population. Dans quelle mesure cette instabilité compromet-elle la riposte ?

Ce n'est pas la première fois. En 2018-2020, nous avions connu le même problème. L'épidémie se passait à Beni et Butembo, et c'était là vraiment le grand défi : gérer une épidémie dans une zone de conflit. C'est le même problème aujourd'hui. Le conflit compromet le bon fonctionnement de la surveillance et de la réponse.

Des cas ont été confirmés à Kampala et à Goma. Le risque de propagation régionale est-il sous-estimé ?

Il faut une bonne surveillance du côté du Rwanda et du côté du Soudan du Sud. L'INRB va travailler avec les pays voisins pour éviter la propagation dans les pays à risque.

Comment garantir une communication institutionnelle cohérente entre les différentes autorités sanitaires et les organisations internationales ?

Quand il y a une épidémie, les rumeurs accompagnent toujours la situation. Il y aura beaucoup de gens sur le terrain qui racontent. C'est ça le grand problème. Le ministère de la Santé va maîtriser la situation au fur et à mesure qu'on avance. Il y aura un peu plus d'accalmie et les informations qui sortiront seront des informations scientifiques vérifiables. Sur le cas de Kinshasa : ce n'était pas un cas confirmé, c'était simplement un cas suspect, et il était négatif. Nous tenons à donner les résultats directement au ministre de la Santé et à son équipe.

La RDC a géré 16 épidémies d'Ebola depuis 1976. Estimez-vous que le pays est suffisamment armé pour contenir cette 17e épidémie, face à une souche sans vaccin ni traitement ?

Sur les 17 épidémies, 15 ont été gérées sans vaccin ni traitement. Nous l'avons fait. Et en 2012, nous avions cette épidémie à Isiro avec la même souche Bundibugyo. Et ça a été maîtrisé. Donc nous ne devons pas semer la panique parce que nous n'avons pas de vaccin. Nous avons les capacités de gérer cette épidémie avec méthode. Je pense que le peuple congolais peut avoir confiance : nous avons des experts. Ils vont gérer cette situation et la maladie ne va pas se répandre. C'est un problème de confiance en la science que nous possédons.

Stanis Bujakera Tshiamala