Ebola en Ituri : comment une épidémie a couvé pendant six semaines sans être identifiée

Ph/actualite.cd

Tout a commencé par des rumeurs. Le 5 mai 2026, des messages circulent sur les réseaux sociaux depuis Mongbwalu, une bourgade minière à 90 kilomètres de Bunia, dans la province de l’Ituri. On parle de décès inhabituels, beaucoup de décès. Plus de cinquante, dit-on.

Ce n’est pas faux. Les équipes médicales qui épluchent les registres de l’Hôpital Général de Référence le constatent : entre le 1er avril et le 13 mai 2026, 55 patients sont morts dans cet établissement. Ce qui retient l’attention, c’est l’accélération. En avril, la létalité du service de médecine interne était de 9%. En mai, elle monte à 31%.

Quatre professionnels de santé figurent parmi les morts. Quatre soignants, en quatre jours.

Une famille, quinze morts

La communauté, elle, a déjà sa propre explication. Elle parle d’un pasteur qui aurait brûlé des fétiches, appelés “Tumu”, et qui serait mort peu après, ainsi que sa femme. Depuis, la peur s’est installée. Une “psychose généralisée”, notent sobrement les auteurs du rapport officiel publié le 13 mai.

Mais derrière la rumeur, les chiffres sont réels. Les équipes de terrain, après des réunions avec cinq formations sanitaires de la zone, comptabilisent 45 décès supplémentaires survenus dans la communauté, hors hôpital. Vingt-six dans la zone de CECA 20, dix-neuf à Mongbwalu.

Le cas le plus troublant concerne une même famille, dans l’aire de santé de Mongbwalu : quinze morts. Cinq d’entre eux sont décédés à Bunia, après s’être réunis en famille. Tous présentaient le même tableau : céphalées, fièvre, vomissements. La période : deux semaines.

Le profil des malades

Ce que les médecins observent dans les services ressemble à ceci : fièvre, maux de tête, vomissements, fatigue intense. Chez certains patients, d’autres signes s’y ajoutent : difficultés respiratoires, saignements de nez, vomissements noirâtres.

Trois cas précis sont documentés dans le rapport du 13 mai.

Une infirmière de 45 ans, hospitalisée le 6 mai à l’aire de santé d’Abelkozo pour fièvre persistante entre 38 et 39 degrés, céphalées et asthénie. Au quatrième jour, des saignements de nez et des vertiges. Elle est transférée à l’HGR de Mongbwalu le 12 mai. Elle meurt le 13.

Un homme de 55 ans, pris en charge dans plusieurs structures depuis le 1er mai. Fièvre à 39 degrés, nausées, diarrhée, douleurs musculaires et articulaires, yeux rouges. Le 13 mai au matin, des signes hémorragiques apparaissent : saignements de nez, vomissements de sang. Il décède dans la soirée.

Une adolescente de 17 ans, enceinte de six mois. Les symptômes ont débuté le 10 mai. Elle est hospitalisée le 13 pour convulsions, fièvre, agitation et saignements.

Ebola écarté, puis confirmé

Les premiers tests avaient rassuré, provisoirement. Ebola zaïre, dengue, rotavirus, choléra, paludisme, Yersinia pestis, mpox, Covid-19 : tous négatifs sur les échantillons analysés à Mongbwalu même.

Deux jours plus tard, le 15 mai, les résultats de l’Institut National de Recherche Biomédicale changent tout. Sur 20 échantillons testés, 13 sont positifs au virus Ebola. Pas la souche zaïre, celle que la RDC connaît et contre laquelle il existe des vaccins. Les analyses suggèrent un ebolavirus d’une autre espèce. Le séquençage est en cours. Les résultats sont attendus dans les 24 heures.

Le bilan a lui aussi évolué : 246 cas suspects et 65 décès sont désormais recensés, principalement dans les zones de santé de Mongbwalu et Rwampara. Quatre décès ont été confirmés en laboratoire. Des cas suspects ont été signalés jusqu’à Bunia.

Kinshasa, Kampala, Djouba

Africa CDC, l’agence de santé publique de l’Union africaine, convoque dans l’après-midi du 15 mai une réunion d’urgence. Autour de la table : les autorités sanitaires de la RDC, de l’Ouganda et du Soudan du Sud, l’OMS, l’UNICEF, le PAM, ainsi qu’une dizaine de laboratoires et fabricants pharmaceutiques. Gilead, Merck, Johnson & Johnson, Moderna, BioNTech, Roche.

Ce qui inquiète Africa CDC, c’est moins Mongbwalu que ce qui entoure Mongbwalu. La ville minière attire des travailleurs qui bougent. Bunia est une ville, avec tout ce que cela implique de densité et de flux. La frontière ougandaise et la frontière sud-soudanaise sont proches. Les mouvements de population dans cette partie de l’Ituri sont intenses et difficiles à surveiller. Et l’insécurité dans la zone complique l’accès des équipes.

“Compte tenu des mouvements importants de populations entre les zones affectées et les pays voisins, une coordination régionale rapide est essentielle”, a déclaré le Dr Jean Kaseya, directeur général d’Africa CDC.

Les lacunes du terrain

Le rapport de terrain du 13 mai ne masquait pas les difficultés. L’aire de santé d’Abelkozo obtenait un score de 7% aux évaluations de prévention et contrôle des infections. L’HGR de Mongbwalu, 34%. Pas d’espace d’isolement conforme, pas assez de kits de prélèvement, pas de triage organisé à l’hôpital. Le personnel n’avait pas été formé pour gérer des maladies à potentiel épidémique.

Au 13 mai, douze contacts avaient été pré-listés. La liste n’était pas encore complète. Ce sont ces lacunes-là, connues depuis le début, que l’épidémie est en train de traverser.