Est de la RDC : entre groupes armés et autorités, les journalistes pris « entre le marteau et l’enclume », alerte RSF

Les journalistes en attente de la conférence de presse de Corneille Nangaa au siège de la CENI à Kinshasa/Ph Christine Tshibuyi ACTUALITE.CD

Dans son rapport intitulé « Dans la peau d’un journaliste des Grands Lacs », publié le 26 mars, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) met en lumière les risques extrêmes auxquels sont exposés les journalistes couvrant les conflits dans l’est de la République démocratique du Congo. Enlèvements, détentions arbitraires, menaces de mort et accusations d’espionnage rythment le quotidien de nombreux professionnels des médias, contraints d’exercer dans un environnement que l’ONG qualifie de particulièrement hostile.

Selon Jeanne Largarde, rédactrice du rapport, les journalistes évoluant dans cette région sont pris entre « l’enclume du M23 et le marteau des FARDC », une formule qui illustre les pressions simultanées exercées par les groupes armés et par les forces régulières congolaises.

RSF documente plusieurs cas d’enlèvements et de détentions survenus depuis la reprise des hostilités dans l’est du pays, notamment après la prise de Goma par la rébellion du M23 début 2025. Les journalistes locaux apparaissent comme les plus vulnérables, souvent dépourvus de mécanismes de protection ou de soutien juridiques.

Parmi les cas cités figure celui d’Amisi Musada, journaliste du site Debout RDC, enlevé le 15 avril 2025 à Bukavu par des individus en civil. Il a été retrouvé quatre jours plus tard dans un état préoccupant, affirmant avoir été torturé et interrogé au sujet de ses reportages portant sur les affrontements entre le M23 et l’armée congolaise, ainsi que sur des allégations d’exactions attribuées à des éléments des forces armées dans le territoire d’Idjwi (Sud-Kivu).

Depuis janvier 2025, au moins huit journalistes auraient été détenus par le M23 ou par les services de renseignement militaire, parfois pendant plusieurs jours, dans des conditions dénoncées comme arbitraires.

Arrestations et accusations d’espionnage

RSF mentionne également le cas de Tuver Wundi, ancien directeur provincial de la RTNC et correspondant de Journaliste en danger à Goma. Arrêté par des agents du M23 fin février 2025, il a été détenu pendant onze jours dans des locaux présentés comme une ancienne antenne de ANR, transformée en lieu de détention par la rébellion.

Le journaliste Jérémie Bahati Wakahasha, reporter à la Radio-télévision chrétienne porte étroite (RTCPE), aurait quant à lui été enlevé en mai 2025 à Goma et détenu durant 18 jours dans un cachot, où il aurait subi des interrogatoires musclés, selon RSF. Son interpellation serait liée à la diffusion d’informations évoquant la disparition suspecte d’un chef coutumier attribuée au M23.

D’autres cas cités dans le rapport incluent Ricardo Olenga, collaborateur de la radio Kalo FM, détenu près de deux mois en 2025 après la diffusion d’une vidéo critique de la situation dans une zone contrôlée par la rébellion, ou encore Justin Panzu Bisengimana, correspondant pour la RTNC et le site Panierdesinfos.net, arrêté en janvier 2026 à Goma et accusé de collaboration avec le M23, notamment en raison d’une photographie liée à un bombardement.

Des menaces provenant de toutes les parties au conflit

Au-delà des arrestations, le rapport met en évidence un climat de suspicion généralisée dans lequel les journalistes sont fréquemment accusés de collusion avec l’un ou l’autre camp. Les accusations d’être proche du M23 ou du Rwanda sont récurrentes, exposant les reporters à des menaces directes.

Une ancienne journaliste d’une radio communautaire explique avoir été contrainte d’abandonner la profession après avoir reçu des intimidations liées à sa couverture médiatique. « On a écrit sur l’enclos de ma parcelle : sale traître, on va vous tuer », peut-on lire dans le rapport.

Un autre journaliste, ayant requis l’anonymat, affirme avoir reçu des appels anonymes menaçants après avoir interrogé Corneille Nangaa, coordonnateur de l’Alliance Fleuve Congo (AFC/M23), lors d’un point de presse consécutif à la prise de Goma en 2025. Selon son témoignage, un membre du mouvement l’aurait averti : « Sois prudent, on ne veut plus que tu poses de telles questions à notre chef ». Craignant pour sa sécurité, il indique être resté cloîtré à son domicile pendant près de deux mois.

RSF souligne également que les journalistes rencontrent des difficultés croissantes pour accéder aux zones affectées par les combats. Les restrictions de circulation, les risques d’enlèvement et les suspicions d’espionnage entravent considérablement la collecte d’informations indépendantes sur le terrain.

Cette situation contribue à fragiliser l’accès à une information fiable sur le conflit, dans un contexte déjà marqué par une forte circulation de rumeurs et de contenus non vérifiés sur les réseaux sociaux.

RSF appelle ainsi l’ensemble des parties prenantes à garantir la protection des professionnels des médias et à respecter le droit à l’information, rappelant que la sécurité des journalistes constitue un élément central du fonctionnement démocratique et de la transparence en période de crise.

James Mutuba