Il est la nouvelle voix d’Afriques. Grâce à son premier roman intitulé "Le nom de ma mère", Pascal Boroto, 24 ans, devient le premier écrivain de la République Démocratique du Congo à remporter cette distinction littéraire. Lors d’une cérémonie solennelle organisée dans la soirée de ce vendredi 20 mars à l’institut français de Kinshasa, l’auteur a reçu officiellement son prix des mains de Mohamed Mbougar Sarr, président du jury et prix Goncourt 2021 pour son roman "La plus secrète mémoire des hommes".
Ponctuée de témoignages, de reconnaissance et de lectures publiques, la cérémonie s’est déroulée dans une ambiance conviviale en présence notamment de Anne-Sophie Stefanini, directrice littéraire des éditions J.-C. Lattès ; Hemley Boum, écrivaine et lauréate du prix des Cinq continents 2025 pour "Le Rêve du pécheur et le lauréat".
Les initiateurs et membres du jury de ce prix n’ont pas tari d’éloges à l’égard de Pascal.
« Son héros se rend notamment dans les camps de déplacés à Goma pour recueillir la parole des oubliés. Il ne veut plus écrire sur eux, mais écrire avec eux. Ce soir, nous voulons célébrer cela avec vous, et je me réjouis d’être ici », a déclaré Anne-Sophie Stefanini.
Et d’ajouter :
« À l’issue des délibérations passionnées du jury, menées avec des échanges parfois vifs mais toujours portés par une vision commune, le choix de Pascal s’est imposé. S’est alors ouverte une période de travail particulièrement passionnante autour de son texte. Pascal porte en lui la force et l’importance de ces mots. Dès l’annonce de sa distinction, il savait déjà quelle direction donner à son œuvre : faire entendre la voix des oubliés, des disparus et des déplacés qu’il a choisi de représenter ».
Hemley Boum a quant à elle insisté sur la portée symbolique de ce moment dans le parcours du jeune écrivain. Elle a confié avoir rappelé à Pascal combien il est précieux, pour un auteur, de présenter son ouvrage dans son propre pays, devant son public. « C'est une expérience qu'on ne fait qu'une fois. Et cette fois, aujourd'hui, pour toi, est tellement belle, et je suis ravie pour toi que ça se passe comme ça, qu'il y ait tout ce monde qui soit venu te faire la fête, et que j'espère que ça te fera de beaux souvenirs, et plus tard, dans ta trajectoire d'écrivain, tu te souviendras toujours de ce moment, ici, à Kinshasa, ici, dans ton pays, où nous sommes tous réunis pour te faire honneur », a-t-elle déclaré.
Mohamed Mbougar Sarr, président du jury, a salué non seulement la grande qualité du texte, mais aussi la démarche qui l’a porté, ainsi que la personnalité de Pascal Boroto. Il a formulé à l’endroit du lauréat ses vœux d’un long et riche parcours littéraire, l’encourageant à avancer « avec humilité, courage, abnégation et un profond désir de quête de vérité ».
Au moment de recevoir son prix, l’auteur s’est dit « profondément ému » d’obtenir, après de nombreuses années d’efforts et malgré les difficultés traversées, une telle reconnaissance. « Ce prix représente pour moi un véritable espoir ; il constitue une source de motivation supplémentaire après une période particulièrement sombre de ma vie », a-t-il confié.
Il a dédié cette distinction à toutes celles et tous ceux qui tiennent bon malgré l’adversité : aux survivants, aux familles séparées, ainsi qu’à toutes les personnes qui vivent sous le poids d’un deuil ou des conséquences de la guerre.
Un incubateur de talents littéraires
Le Prix littéraire Voix d’Afriques s’adresse aux jeunes auteur·es de moins de 30 ans écrivant en français. Le concours consiste à soumettre un manuscrit inédit par voie numérique sur une plateforme dédiée. À l’issue du processus, cinq finalistes sont sélectionnés, puis départagés par un jury présidé, pour la deuxième fois, par l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du Prix Goncourt 2021.
Pour cette édition, le jury a porté son choix sur Pascal Boroto, jeune écrivain né le 14 avril 2001 à Bukavu, en République démocratique du Congo, où il réside toujours.
Initiée par les éditions JC Lattès, RFI et la Cité internationale des arts, l’initiative Voix d’Afriques vise à faire émerger une nouvelle génération d’écrivaines et d’écrivains francophones du continent africain. Ce prix entend soutenir et mettre en lumière des œuvres qui interrogent la réalité contemporaine, qu’il s’agisse de contextes politiques, économiques ou sociaux, tout en valorisant des récits plus personnels et introspectifs.
« Vous savez combien ce prix nous tient à cœur. Comme nous l’avons rappelé, il offre l’occasion de susciter des vocations, de révéler des talents, d’accompagner de jeunes voix et de rappeler, encore et toujours, l’importance des mots, ainsi que le pouvoir de la littérature et celui des poètes », a expliqué Anne-Sophie Stefanini.
Un roman-hommage entre mémoire familiale et engagement journalistique
Chez Pascal Boroto, l’écriture s’inscrit dans une histoire intime. Né dans une famille profondément attachée à la liberté d’expression, il a grandi avec le désir de suivre les traces de sa mère, la journaliste Solange Lusiku, fondatrice d’un quotidien indépendant à Bukavu. Figure respectée, mais aussi régulièrement menacée en raison de son engagement, Solange Lusiku a marqué la vie médiatique et citoyenne de la région. Sa disparition prématurée en 2018 a profondément bouleversé son fils, qui a choisi de lui rendre hommage à travers son premier roman aujourd’hui primé, Le nom de ma mère.
Ce texte autobiographique, écrit entièrement à travers son téléphone portable, parle en premier lieu de l’absence de sa mère, et raconte dans un second l’histoire des atrocités commises dans l’Est de la RDC.
« C’est un livre de double absence », confie l’auteur. « D’un côté c’est l’absence de ma mère, et de l’autre c’est l’absence de la reconnaissance du génocide au Congo », ajoute-t-il.
Le livre retrace le parcours d’un jeune homme confronté à l’absence et à la quête de repères. Solange Lusiku y apparaît comme une femme courageuse, pilier de sa famille et modèle d’intégrité. Après sa disparition, alors qu’il est encore lycéen, le narrateur doit apprendre à se reconstruire et à définir sa propre voie. Quelques années plus tard, il rejoint la rédaction du journal fondé par sa mère, mais s’interroge sur l’homme et le journaliste qu’il souhaite devenir. Son chemin le conduit finalement à Goma, ville marquée par les conflits et les tragédies, où son destin prend un tournant décisif.
« Le message que j’essaie de faire passer à travers ce roman est que, je veux que la lumière soit sur l’est du Congo pour que le monde sache ce qui se passe là-bas, pour qu’il prenne ses responsabilités en main, pour que nous, Congolais, soyons résiliants afin qu’on puisse non seulement s’acquérir de tous nos maux, mais de là chercher des solutions plus concrètes », souligne Pascal Boroto.
Catherine Fruchon-Toussaint, journaliste et présentatrice de l’émission Littérature sans frontières sur RFI, trouve ce texte de Pascal « profondément ancré dans une géolocalisation précise ». « C’est ce qui m’intéresse de façon générale dans la littérature. Parce qu’on est tous issu de quelque part et on connaît bien ces situations, mais il y a un moment où l’intimité rencontre l’universel », a-t-elle déclaré.
« Quand je lis le livre de Pascal Boroto, moi qui ai perdu mon papa il y’a deux ans, tout ce qu’il dit sur la douleur, sur le deuil, moi qui habite à des milliers de kilomètres de Pascal et à des milliers de kilomètres de Bukavu, d’un seul coup ça me touche énormément », confie-t-elle.
Et d’ajouter : « En revanche, après ce qu’il dit sur Goma, et qui est précisément lié à la ville et à sa situation géopolitique ça m’ouvre des perspectives, ça m’apprend des choses. C’est ça aussi la valeur de la littérature, c’est à la fois, on y trouve quelque chose qui parle parce qu’on est concerné et à la fois ça nous ouvre des horizons qu’on imaginait pas et souvent c’est les romanciers qui prennent des distances, qui réfléchissent ou qui par leurs expériences sur le terrain savent exactement de quoi ils parle, et c’est comme ça qu’on comprend les grands faits de l’histoire ».
À travers ce récit, il propose une réflexion sensible sur la mémoire, l’héritage familial et la responsabilité de témoigner dans un contexte souvent marqué par la violence et l’incertitude. Son texte illustre parfaitement l’ambition du Prix Voix d’Afriques : révéler des plumes capables de raconter l’Afrique contemporaine avec justesse, profondeur et singularité.
James Mutuba