Kinshasa : en immersion au “Grand Tambour”, les professionnels des médias découvrent les coulisses d’un mégaprojet culturel africain

Centre Culturel et Artistique de l’Afrique Centrale
Centre Culturel et Artistique de l’Afrique Centrale

Le Centre Culturel et Artistique pour les Pays de l’Afrique Centrale (CCAPAC), également connu sous le nom de "Grand Tambour", a ouvert ses portes, ce lundi 16 mars, à des professionnels des médias congolais pour une visite guidée suivie d’un échange de presse. Une initiative qui se voulait à la fois pédagogique et stratégique : elle visait à montrer, au-delà de l’architecture spectaculaire, les ambitions, les défis et les enjeux d’un des plus grands projets culturels jamais réalisés en République démocratique du Congo.

Pendant près de trois heures pratiquement, les journalistes ont parcouru les différentes installations de ce vaste complexe érigé au cœur de Kinshasa, entre le boulevard Triomphal et les avenues Victoire et Saïo, en face du Palais du Peuple.

L’architecture du site, inspirée notamment des motifs kuba, a particulièrement retenu l’attention. Sa forme circulaire, évocatrice du "Grand Tambour", instrument traditionnel considéré comme la voix collective du peuple, traduit une volonté de conjuguer héritage culturel et modernité. « Il y a toute une vie ici », a résumé le chargé des médias du centre, Rémy-Césaire Tshiamala Dinanga. Pour lui, cette visite visait à corriger une perception réductrice du lieu, souvent limité à ses infrastructures visibles.

Pourtant, les visiteurs n’auraient découvert qu’une partie du site. « Vous n’avez vu qu’environ 20 % de l’infrastructure », a précisé leur guide, laissant entrevoir l’ampleur réelle du projet.

Des infrastructures aux standards internationaux

Le CCAPAC se distingue par ses équipements techniques de haut niveau. Le complexe comprend notamment un Grand Théâtre de 2 000 places et un Petit Théâtre de 800 places, tous deux conçus pour accueillir aussi bien des spectacles vivants que des productions audiovisuelles, à la manière de plateaux de télévision.

À cela s’ajoutent une grande salle polyvalente, des studios de production, des salles de répétition, des loges modernes pour artistes, un vaste espace backstage ainsi qu’une fosse scénique modulable. L’ensemble est soutenu par un dispositif technique avancé : sonorisation performante, installations électriques modernes, systèmes anti-incendie et équipements limitant les interférences, caractéristiques d’un bâtiment intelligent.

Le centre dispose également d’une autonomie énergétique grâce à des groupes électrogènes de forte capacité, ainsi que d’un parking pouvant accueillir plus de 400 véhicules.

Un projet né de la coopération sino-congolaise 

Derrière cette infrastructure se trouve un partenariat international. Lancé en 2019, le chantier du CCAPAC a été financé majoritairement par la Chine et réalisé par l’entreprise Beijing Urban Construction Group, pour un coût estimé à environ 100 millions de dollars américains.

Initialement prévu sur 30 mois, le projet a connu plusieurs retards liés notamment à des ajustements techniques avant d’être officiellement inauguré le 14 décembre 2024 par le président Félix-Antoine Tshisekedi.

Le CCAPAC se veut avant tout un outil structurant pour la création et la diffusion artistiques en Afrique centrale. « Le Congo dispose aujourd’hui d’un instrument de souveraineté culturelle capable d’accompagner ses artistes », insiste Rémy-Césaire Tchamala.

Il s’inscrit dans une dynamique plus large de coopération culturelle et diplomatique entre Kinshasa et Pékin, tout en ambitionnant de devenir un pôle régional pour l’Afrique centrale.

Un cadre juridique et une ambition politique

Au-delà de l’infrastructure, le CCAPAC repose sur un cadre légal récemment consolidé. Le projet de décret portant création, organisation et fonctionnement de cet établissement public a été adopté le 13 septembre 2024 en Conseil des ministres, sous l’impulsion de la ministre de la Culture, des Arts et du Patrimoine, Yolande Elebe Ma Ndembo.

Ce texte confère au centre un statut d’établissement public, appelé à devenir un espace de référence pour la création, la diffusion et la promotion des arts en Afrique centrale, dans une logique de coopération sud-sud.

Une “année zéro” et des débuts sous contrainte

Un peu plus d’un an après son inauguration, le Centre est encore dans une phase d’apprentissage. L’année 2025 a ainsi été qualifiée en interne d’"année zéro", marquée par la mise en route progressive des activités et l’appropriation de cet outil par ses équipes.

Mais malgré cette montée en puissance, le Grand Tambour se heurte à une difficulté majeure. Lors de l’échange avec la presse, Rémy-Césaire Tshiamala a déploré l’absence de dotation financière régulière de l’État depuis l’inauguration.

« Cela fait plus d’un an que nous maintenons ce centre tant bien que mal, sans véritable accompagnement financier public », regrette le responsable médias. En tant qu’établissement public, le CCAPAC dépend pourtant théoriquement du budget de l’État pour assurer son fonctionnement.

En attendant, la survie de l’institution repose sur des contributions ponctuelles, issues de partenaires privés et institutionnels, ainsi que sur les revenus générés par la location des espaces.

Le coût de location des infrastructures, notamment du Grand Théâtre (une salle d’opéra pouvant atteindre 28 000 dollars ou environ 14 dollars par siège) suscite régulièrement des critiques dans le milieu culturel.

La direction du Centre relativise ces montants, les comparant aux standards internationaux. « Ailleurs, un siège dans une salle équivalente tourne autour de 17 dollars », avance Rémy-Césaire Tchamala. Dans son allocution, il a évoqué des charges importantes liées à la maintenance, à la sécurité et au fonctionnement technique du site.

Il précise toutefois qu’en pratique, « personne n’a encore payé le tarif plein » depuis l’ouverture, laissant entendre que des aménagements sont régulièrement négociés pour s’adapter aux réalités locales.

Une programmation en construction

Malgré ces contraintes, notamment financières, le CCAPAC entend structurer progressivement une offre culturelle cohérente. Pour le mois de mars, le Centre organise les "Journées congolaises de l’image de la femme africaine", un programme de conférences et panels.

En avril, un hommage sera rendu à Papa Wemba, à l’occasion des dix ans de sa disparition, à travers une série d’activités réunies sous le thème "Papa Wemba, artiste majeur".

À moyen terme, la direction ambitionne de consolider une programmation annuelle stable et identifiable, capable de refléter les attentes du public congolais et de renforcer l’attractivité du site.

Le centre entend offrir aux artistes des espaces de création, de formation et de diffusion, tout en favorisant les échanges entre professionnels africains et internationaux.

Entre rumeurs politiques et inquiétudes du secteur culturel

Autre sujet sensible évoqué lors de cet échange : la possible utilisation du Centre pour des activités institutionnelles liées à l’Assemblée nationale, dans le contexte des travaux en cours au Palais du Peuple.

Si aucune décision officielle n’a été annoncée, la simple éventualité suscite des inquiétudes dans le milieu artistique, certains redoutant une politisation progressive du lieu, à l’image de ce qu’est devenu le Palais du Peuple.

« C’est une crainte légitime », reconnaît Rémy-Césaire Tchamala, tout en se voulant rassurant : « Si cela devait arriver, toutes les dispositions seraient prises pour que cela n’empiète pas sur la vocation culturelle du Centre ». 

À travers cette immersion médiatique, le CCAPAC cherche à renforcer sa visibilité et à asseoir sa place dans l’espace public. Mais au-delà de l’effet vitrine, l’enjeu reste celui de sa pleine opérationnalisation.

Pensé comme un carrefour culturel, le "Grand Tambour" pourrait également jouer un rôle économique non négligeable, en stimulant le tourisme culturel, en créant des emplois et en attirant des événements d’envergure.

James Mutuba