La controverse entre Kinshasa et Kigali sur la réalité et la portée de la menace des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) s’est intensifiée, chaque camp s’appuyant sur des engagements diplomatiques et des données militaires pour défendre sa lecture du conflit dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC).
Sur X, le porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya, a qualifié les FDLR “d’éternel prétexte”, estimant que ce mouvement formé en partie par des éléments ayant fui le Rwanda en 1994 ne constitue plus, 32 ans après, une menace crédible contre le régime rwandais. Il a diffusé un tableau récapitulatif des opérations menées par les Forces armées de la RDC (FARDC) entre 2009 et 2020.
Selon ce document, trois grandes opérations conduites par les FARDC seules (Umoja Wetu (20 janvier–25 février 2009), Kimia II et Amani Leo (mars 2009–2012), ainsi qu’une série d’opérations entre janvier 2015 et décembre 2018) auraient abouti à la neutralisation de 153, 1.210 et 1.016 combattants FDLR respectivement. Le tableau fait également état de rapatriements et de redditions : 342 combattants rapatriés dont 194 de Kisangani et 82 de Kanyabayonga ; 471 combattants et 8 cadres rapatriés d’Angenga ; ainsi que plus de 5.000 volontaires au désarmement et plusieurs milliers de dépendants.
Un second tableau porte sur des opérations conjointes FARDC-RDF entre septembre 2019 et avril 2020, puis en février 2022. Il y est indiqué que 338 combattants FDLR, affiliés notamment au RUD-Urunana, aux FPP et au CNRD, ont été neutralisés ou tués. Le document mentionne également 650 combattants rapatriés, dont 407 de Bukavu et 42 de Buganama, ainsi que 2.271 dépendants rapatriés, dont 281 enfants seuls, et 430 retours volontaires.
Pour M. Muyaya, ces chiffres illustrent une action militaire répétée et documentée contre les FDLR, y compris en coopération avec l’armée rwandaise, et relativisent l’argument sécuritaire avancé par Kigali. Il soutient que la persistance de la question FDLR occulte d’autres enjeux, notamment liés aux ressources naturelles de l’est congolais.
En réponse, le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, accuse Kinshasa de “propagande mensongère” et de manque de cohérence. Il rappelle que le 21 mars 2024, lors de la première réunion ministérielle du processus de Luanda, la RDC s’était engagée à présenter un “plan de neutralisation des FDLR”, engagement présenté comme préalable à la levée des “mesures de défense” rwandaises.
Il souligne également l’adoption, le 31 octobre 2024 à Luanda, d’un concept d’opérations (CONOPS) pour la neutralisation des FDLR, entériné le 25 novembre 2024 par les ministres des Affaires étrangères de la RDC, du Rwanda et de l’Angola. Selon Kigali, ce CONOPS a été repris dans l’Accord de paix de Washington du 27 juin 2025 et dans les Accords de Washington pour la paix et la prospérité du 4 décembre 2025, faisant de la neutralisation des FDLR un élément central du dispositif diplomatique.
Kigali affirme en outre que des réunions de coordination entre des commandants des FARDC et des FDLR se seraient tenues le 25 novembre 2024 au Nord-Kivu, le jour même de l’entérinement du CONOPS, y voyant un signe de “manque de volonté politique” de Kinshasa.
Au-delà de la confrontation verbale, les chiffres avancés par la partie congolaise témoignent d’opérations répétées sur plus d’une décennie, mais la divergence porte désormais sur l’évaluation de leur efficacité stratégique et sur la persistance d’éléments armés actifs.
La question des FDLR demeure ainsi à la fois un enjeu sécuritaire, diplomatique et politique, au cœur des mécanismes de désescalade régionale. Aujourd’hui encore, elle cristallise des lectures opposées : pour Kigali, une menace toujours structurante justifiant des mesures de défense ; pour Kinshasa, un argument instrumentalisé dans un conflit où s’entremêlent sécurité, souveraineté et contrôle des ressources. Entretemps, le processus de Doha et celui de Washington sont au point mort. Aucune date n’a été donnée pour un éventuel prochain rendez-vous.