Procès du général Philémon Yav : poursuite ce mardi de l’instruction au fond de l’affaire, Fall Sikabwe appelé à comparaître comme renseignant

Lieutenant-général Philémon Yav dans la salle d'audience
Lieutenant-général Philémon Yav dans la salle d'audience

La Haute Cour militaire reprend, ce mardi 17 février 2026, la poursuite de l’instruction au fond de l’affaire opposant l’auditeur général des Forces armées de la RDC (FARDC) au lieutenant-général Philémon Yav Irung. Sous la direction du lieutenant-général Joseph Mutombo Katalay, premier président de la Haute Cour militaire, l’audience sera consacrée à la poursuite des auditions des renseignants.

C’est dans ce cadre que le lieutenant-général Sikabwe Asinda Fall, actuel directeur général d’Afridex (Africaine d’explosifs), ancien chef d’état-major de la Force terrestre des Forces armées de la République démocratique du Congo et ancien coordonnateur des opérations dans la province du Nord-Kivu, est attendu devant la Haute Cour militaire. Il sera entendu en qualité de renseignant dans cette affaire.

Sa convocation fait suite à une demande formulée lors de l’audience du mardi 27 janvier 2026 par le collectif des avocats du général Philémon Yav. Cette requête intervient après l’intervention du lieutenant-général Constant Ndima, ancien gouverneur militaire du Nord-Kivu qui avait révélé qu’à l’issue d’un voyage effectué par le général Sikabwe Fall aux États-Unis, dans le cadre d’une rencontre des chefs d’état-major africains, son homologue rwandais l’aurait approché pour lui faire part de la volonté de son pays d’éliminer certains officiers généraux congolais, considérés comme faisant obstacle à leurs plans en République démocratique du Congo.

Outre le lieutenant-général Sikabwe Asinda Fall, la défense du général Philémon Yav avait également sollicité une nouvelle comparution à la barre du lieutenant-général Constant Ndima, du général de brigade Évariste Mwehu ainsi que du général-major Sylvain Ekenge, afin de poursuivre l’examen de leurs déclarations en tant que renseignants cités à la demande de l’auditeur général. En réaction, ces requêtes de la défense ont été favorablement accueillies par le lieutenant-général Joseph Mutombo Katalay Tiende, premier président de la Haute Cour militaire, qui a rassuré la partie demanderesse quant à l’issue favorable de ces démarches.

Lors de la dernière audience, quatre officiers généraux ont été entendus en qualité de renseignants. Il s’agissait du lieutenant-général Ndima Kongba Constant, ancien gouverneur militaire du Nord-Kivu, du général-major Ekenge Bomusa Efomi Sylvain, ancien conseiller en communication du gouverneur militaire du Nord-Kivu, du général de brigade Yangba Tene Dany, ancien conseiller chargé des opérations du gouverneur militaire du Nord-Kivu, ainsi que du général de brigade Mwehu Lumbu Evariste, ancien commandant du secteur opérationnel Sukola 2 Sud/Sud-Kivu. Ces renseignants ont été interrogés par les juges sur deux messages qui, selon l’auditeur général, sont à la base des accusations et de l’arrestation du général Philémon Yav Irung.

L’un de ces messages serait attribué au colonel Senkoko Célestin, secrétaire particulier du général rwandais James Kabarebe. Selon le ministère public, le premier message a été rapporté par le feu général Peter Cirimwami Nkuba, à la fin de sa mission de commandant du secteur opérationnel Sukola 2 Nord-Kivu, et libellé en ces termes : « C’est ce Cirimwami-là qui bloque notre projet ». Dans sa déposition, le lieutenant-général Constant Ndima a reconnu avoir reçu à Goma le général Cirimwami, venu lui faire rapport sur la nécessité d’être prudent avec certains officiers, notamment le général Philémon Yav, qui aurait été en intelligence avec « l’ennemi rwandais », sur base de ce message présumé en provenance du Rwanda. Il a indiqué avoir transmis cette information à sa hiérarchie et avoir demandé au général Ekenge, alors en séjour à Kinshasa, d’en informer le chef d’état-major général des FARDC, le sous-chef d’état-major chargé des renseignements ainsi que le chef de la Maison militaire du Chef de l’État.

Les renseignants Ekenge et Yangba, tous deux présents à l’audience, avaient confirmé les déclarations de leur ancien chef, le gouverneur militaire du Nord-Kivu, sans toutefois affirmer avoir personnellement vu le message évoqué par le feu général Peter Cirimwami. S’agissant du second message, issu d’une conversation entre le général Mwehu et le général Philémon Yav à l’hôtel Serena de Goma, celui-ci aurait été formulé comme suit : « Toi, général Mwehu, tu es tout le temps au front. La victoire remportée va profiter à ces Bangala. Toi, on ne te verra pas ».

Dans sa déposition, le général Mwehu a reconnu ces propos, estimant que de tels messages, émanant de son supérieur hiérarchique, étaient de nature à décourager les militaires. Selon le ministère public, ces faits constitueraient l’infraction d’incitation des militaires à commettre des actes contraires au devoir ou à la discipline, tandis que le premier message rapporté par le feu général Peter Cirimwami relèverait de l’infraction de trahison, assimilée à une participation à un mouvement insurrectionnel.

La défense continue d'exiger des preuves matérielles

En réaction et dans leur argumentaire, les avocats de la défense continuent de dénoncer l’absence de preuve matérielle de cette communication téléphonique, rappelant que la charge de la preuve incombe exclusivement à l’accusation. Comme lors de la précédente audience, la défense exige de l’auditeur général des FARDC la production du message rapporté par le feu général Peter Cirimwami, estimant qu’il est inconcevable qu’un officier supérieur puisse encourir la peine de mort sur la base d’un élément de preuve inexistant ou non versé au dossier devant la plus haute juridiction militaire du pays.

Philémon Yav rejette tout lien avec Kigali

Pour sa part, le lieutenant-général Philémon Yav Irung continue de rejeter l’ensemble des accusations portées par le ministère public reconnaissant avoir reçu un message dont le contenu serait différent de celui avancé par le ministère public. Selon l’ancien commandant de la troisième zone de défense, ce message provenait d’un numéro inconnu et non enregistré dans son répertoire. Il a précisé que ce même message a été envoyé également au général-major Peter Cirimwami Nkuba, alors commandant du secteur opérationnel Sokola II, chargé de superviser les opérations de contre-insurrection au Nord et au Sud-Kivu.

Selon le général Yav Irung, c’est à l’audience de la Haute Cour qu’il a appris l’existence du message que l’organe poursuivant lui impute. À l'en croire, il n’a jamais reçu de message contenant un plan contre le pays provenant de l’entourage des officiels rwandais.

« Ce message avait le code 243 de la RDC, c'était un message anonyme avec un numéro non enregistré dans mon téléphone, un numéro sans nom. Le message reçu parlait des FDLR tout le monde avait confirmé à cette époque-là qu'il y avait la guerre psychologique ou on nous accusait sur le plan international d'utiliser les FDLR et après je viens ici j'entends des histoires de James Kabarebe, c'est ici que j'ai entendu ça. Le message que j'avais montré à Peter Cirimwami était au mois de mai, Cirimwami n'a pas donné ça au Gouverneur votre honneur, Cirimwami est rentré après, il est relevé de ses fonctions, c'est en ce moment-là qu'il va rencontrer le gouverneur pour lui en parler un mois après alors qu'il était chaque jour avec le gouverneur militaire », a fait savoir Philemon Yav Irung.

L'auditeur général campe sur sa position

De son côté, le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, auditeur général des Forces armées de la République démocratique du Congo, qui reconnaît également n’avoir jamais vu personnellement le message incriminé, maintient sa position. Il affirme toutefois que, lors de la phase préjuridictionnelle, le prévenu, le général Philémon Yav, se serait arrangé pour faire disparaître le message en refusant de communiquer le code d’accès de son téléphone, ce qui aurait conduit à la saisie de ses téléphones et à leur transfert aux experts.

L’auditeur général des FARDC confirme l’existence du message en se fondant sur les témoignages du feu général Peter Cirimwami Nkuba, aujourd’hui décédé. Selon l’accusation, le général Yav lui aurait personnellement montré ce message. Il estime par ailleurs que les dépositions des renseignants entendus à l’audience ne font que conforter sa thèse, d’autant plus qu’il existerait désormais, selon lui, des concordances dans leurs témoignages.

Le général Philémon Yav Irung est soupçonné d’avoir entretenu des contacts avec l’entourage de James Kabarebe. Depuis 2020, il avait été réaffecté dans l’est de la République démocratique du Congo, où il avait été nommé commandant de la troisième zone de défense des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Cette zone stratégique du dispositif de défense congolais couvre les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, de l’Ituri, du Maniema et de la Tshopo. Le procès intervient près de trois ans après son arrestation, survenue en septembre 2022.

Surnommé « le Tigre », le général Philémon Yav figure parmi les officiers généraux originaires de l’espace Grand Katanga que certaines personnalités politiques, notamment Joseph Kabila, ancien chef de l’État, citent régulièrement pour illustrer ce qu’elles qualifient de marginalisation des officiers issus de cette région sous le régime du président Félix Tshisekedi. Ces allégations ont toutefois toujours été rejetées par l’armée congolaise précisant que les interpellations et arrestations de certains officiers généraux et supérieurs s’inscrivent strictement dans le cadre de la législation militaire en vigueur.

Clément MUAMBA