Goma : « Nous survivons grâce à la résilience », un an après la prise par le M23, des femmes racontent la situation économique

Une vendeuse dans un marché de Goma
Une vendeuse dans un marché de Goma

Un an après la prise de Goma par les rebelles de l’AFC/M23 soutenus par l’armée rwandaise, la vie économique de la capitale du Nord-Kivu reste profondément fragilisée. Derrière les chiffres et les rapports humanitaires, il y a des commerces à l’arrêt, des économies épuisées. Contactées par ACTUALITE.CD, des femmes, entrepreneures, salariées ou cheffes de ménage, racontent une ville appauvrie, mais toujours debout par la résilience.

Les prénoms ont été changés afin de protéger les témoignages, par crainte de représailles.

« Le jour où tout a basculé »

Le 26 janvier restera gravé dans la mémoire d’Anne*. Ce matin-là, rien ne laissait présager l’effondrement brutal de son quotidien professionnel. « J’avais trois réservations à honorer, je comptais terminer mon travail normalement », se souvient-elle. Les premiers coups de feu, entendus au loin, ne suffisent pas à l’alarmer. Sur les réseaux sociaux, des images de déplacés fuyant Nyiragongo circulent déjà, mais Anne pense encore à une panique passagère.

La soirée balaie ces illusions. « Nous entendions des bruits de tous genres : des armes lourdes, des rafales. Puis tout s’est coupé : plus de connexion, plus de courant, plus d’eau. » Pendant trois à quatre jours, sa famille reste cloîtrée à la maison, attendant que les bruits des bottes et des armes s'éloignent.

Le quatrième jour, elle sort, au péril de sa sécurité, pour vérifier son lieu de travail. « J’ai appris qu’il y avait pillages. Heureusement, mon bureau n’avait pas été ouvert, il est à l’étage. Mais les murs étaient troués par des balles. » Autour d’elle, le spectacle est plus sombre encore : maisons pillées, portes arrachées, biens emportés. « J’ai vu des morts sur la route, et même devant mon bureau. La guerre n’est pas une bonne chose. Ne la souhaitez même pas à votre pire ennemi. », prévient-elle. 

Une économie à l’arrêt

Depuis lors, la situation économique de Goma s’est durablement détériorée. Ernestine*, commerçante d’une trentaine d’années, décrit une ville qui ne fonctionne plus normalement. « La guerre s’accompagne toujours d’impacts à tous les niveaux. Ici, l’économie est au rabais. Il y a eu des pillages organisés depuis l’année passée. Les banques ont fermé, certains commerces aussi. », dit-elle. 

Dans sa boutique, la chute est brutale. « Je suis passée d’une moyenne de 100 clients par mois à 10 ou 20. J’ai dû réduire le nombre de travailleurs. C’est vraiment pénible. » Les premières semaines après la prise de la ville ont été les plus difficiles, confie-t-elle. Aujourd’hui encore, rien n’est stable.

« Le M23 parlait de libération, mais sur le plan économique, la situation est bien pire », tranche Ernestine. L’aéroport est fermé, les mouvements d’argent sont limités, les déplacements restreints. « Il n’y a pas de circulation économique normale. En réalité, nous survivons. »

« Nos économies sont épuisées »

Francine*, salariée dans une structure de la société civile aujourd’hui paralysée, parle d’un quotidien devenu presque impossible. « Nous sommes dans une situation indescriptible. Toutes nos économies sont épuisées, nos salaires sont suspendus, nos travaux à l’arrêt. »

Autour d’elle, les effets sont visibles. « Les civils vivotent. Le quotidien est très lourd », résume-t-elle.

Malgré l’asphyxie économique et l’insécurité persistante, une forme de résistance silencieuse s’est installée. « La population de Goma est résiliente », raconte une autre femme à Actualite.cd. « Les conflits durent depuis plus de 30 ans. Cela fait un an que la ville est sous contrôle du M23, et nous avons développé une résilience sans précédent. »

Partir ? L’idée a traversé bien des esprits, avant de se heurter à la réalité. « Où irions-nous ? Les institutions sont occupées par les combattants. Il n’y a pas de vraie vie, mais nous vivons quand même. » La liberté de mouvement est limitée, les taxes se multiplient à tous les niveaux, et l’économie informelle devient souvent le seul refuge.

Une résilience sous contrainte

À Goma, un an après la prise de la ville, la résilience est devenue une nécessité. Les femmes, en première ligne de l’économie domestique et informelle, portent une grande part de ce fardeau. Elles tiennent des commerces à bout de souffle, gèrent des foyers sans revenus stables et tentent de préserver une forme de dignité dans un environnement où tout manque.

« Il n’y a pas de vie, mais nous survivons », a conclu Ernestine.

Prisca Lokale