Mardi 1 juin 2021 - 09:47

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Sommet de Paris : l’Afrique n’en finit cependant pas de sombrer
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Les lampions viennent de s’éteindre à Paris sur un sommet consacré à l’Afrique. Un de plus (ou peut-être de trop ?). Une vingtaine de chefs d’État africains, avec à leur tête le Président en exercice de l’UA, y ont travaillé avec un groupe de dirigeants européens et de hauts représentants asiatiques (Chine et Japon). La rencontre a pris deux jours (18-19 mai 2021) et a connu la participation des Nations Unies, du FMI, de l’OCDE et de l’OMC. C’est à l’initiative du Président français et de quelques chefs d’État africains. La réunion était consacrée à une recherche solidaire des ressources pour financer les économies africaines qui, selon les organisateurs, font face sans moyens conséquents à la pandémie du COVID-19 et risquent, dans leur chute, de gravement affecter les grands équilibres dans le monde.

CONCLUSIONS DU SOMMET DE PARIS

Le sommet s’est terminé sur un constat et des résolutions. Les participants ont constaté la précarité des moyens financiers des économies africaines et la nécessité d’un concours solidaire extérieur, une sorte de « Plan Marshal ».  Ils ont donc décidé :

1)     un moratoire sur le remboursement de la dette extérieure africaine jusqu’à la fin de l’année en cours ;

2)     un quota des Droits de Tirages Spéciaux (DTS) de 100 milliards de dollars américains pour l’Afrique au lieu des 33 milliards attribués par le FMI en 2021, les ressources additionnelles d’environ 67 milliards devant provenir de la générosité des économies puissantes de la planète à qui échoient quelque 440 milliards de DTS en cette année 2021 ;

3)     la levée des obstacles et barrières qui empêchent toute reproduction libre sur le Continent des vaccins contre le COVID-19 au profit des populations africaines, lesquelles sont incapables de se faire toutes vacciner autrement.

Voilà donc l’essentiel des constats et recommandations rendus publics à la clôture du sommet de Paris.

Dans le sillage et la prolongation des recommandations du sommet, un protocole d’accord est, très opportunément et « très heureusement », intervenu « en faveur de l’Afrique » entre la Banque Africaine de Développement (BAD) et la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD). Cet accord porte, « très heureusement », sur les échanges d’expérience sur l’Afrique et le cofinancement des économies de ce continent. Précision : « les financements seront destinés aux infrastructures et au secteur privé qui, selon les deux banques, en ont le plus grand besoin ».

L’enthousiasme et la joie étaient au rendez-vous à Paris. À un point tel que, dans la presse et dans les états-majors politiques des États représentés, tout semblait présager « un grand tournant » dans la vie économique et sociale en Afrique, autant que dans la très vieille « coopération internationale au développement ». L’Afrique profonde n’a cependant pas autant vibré. Et pour cause ?

QUE DE SOMMETS SUR LES ÉCONOMIES AFRICAINES !

Il convient certes de saluer le courage et le sens de responsabilité des initiateurs et participants au sommet de Paris. Certes, par-delà leurs sensibilités particulières, les Africains ne peuvent s’empêcher de saluer cette initiative à propos de leur propre destin.

Il est cependant indispensable de s’interroger sur le sens et les chances des conclusions du sommet de Paris. À quelles responsabilités et perspectives nouvelles ce sommet ouvre-t-il les dirigeants et les peuples d’Afrique ? C’est la seule question qui monte, inévitable après une longue litanie des semblables sommets demeurés sans lendemain sur plus d’un demi-siècle.  En plus clair, le sommet prometteur de Paris risque de demeurer à son tour sans lendemain. À l’opposé des Africains gouvernants et gouvernés, sans grande expérience sur le parcours économique et financier de leur Continent – et ils en sont largement excusés ici ! – les véritables et rares témoins avisés des tribulations africaines sont loin de croire sans savoir « pourquoi et comment cette fois-ci », surtout sans avoir vu de leurs propres yeux.

En effet, des sommets sur les économies africaines se comptent par centaines. Rares sont les capitales du monde qui n’en aient jamais organisé et abrité. De Yaoundé à Lomé, de Cotonou à Lagos, de Dar Es Salam à Rabat, de Gaborone à Addis-Abeba, de Dakar à Mogadiscio, de N’Djamena au Caire, de Conakry à Kinshasa…, mais également de Tokyo à Bruxelles, de Washington à Pékin, de New Delhi à Berlin, de Bonn à Copenhague… l’Afrique n’a fait, depuis 1960, qu’enchaîner des rencontres au sommet consacrées à son endettement insoutenable, à sa pauvreté insupportable et « difficilement compréhensible », à la précarité chronique et à la promotion nécessaire de ses économies.

En général, il n’en a résulté que des défis corsés et des désillusions amères.

En effet, l’Afrique n’a fait que creuser son retard économique sur les autres continents. Elle a même évolué à l’exact opposé de ses propres attentes et de la quasi-totalité des promesses généreuses de sa classe politique et des diverses « coopérations ». Tant et si bien qu’avec ses quelque 17% de la population mondiale, elle voit sans cesse diminuer sa part dans l’économie mondiale. De quelque 10% du PIB mondial et 7 % de commerce international dans les années 1960, cette part africaine est retombée à ce jour à respectivement 3% et 2%. Le Continent participe à peine à la création des biens industriels nouveaux à l’échelle planétaire. Son combat économique sanglant, mais velléitaire et cruellement inefficace, est demeuré à un niveau très élémentaire. Et surtout en doublure des aides studieusement glanées à l’étranger.

Nourriture, emploi, revenu, éducation, santé, logement, transport, infrastructures et énergie ont été, sont demeurés et constitueront longtemps encore les principaux besoins guère satisfaits du continent africain. Dans l’économie mondiale, l’Afrique tient plutôt la place d’un immense gisement de ressources naturelles et de main-d’œuvre bon marché. Et, par ricochet, le Continent tient le rôle ingrat d’un immense débouché mondial des biens usagés, obsolètes, dangereux ou simplement refusés à la consommation partout ailleurs sur la planète. L’Asie qui se réveille vient, à son tour, de découvrir l’intérêt stratégique de la terre africaine. Elle a entrepris de s’engouffrer dans la même brèche que l’Occident impérial. Depuis la décennie 1980, le Continent a connu une grave crise de la dette avec l’Occident et enregistré, dans sa coopération désormais obligée avec le FMI, le record mondial des Plans de Stabilisation et des Plans d’Ajustement Structurels (PAS). Il s’est placé, en la matière, très haut au-dessus de l’Asie, le Moyen Orient et l’Amérique latine réunis. Dans la catégorie des pays pauvres très endettés où elle côtoie cette immense portion du Tiers Monde, l’Afrique aligne à elle seule plus de la moitié des économies sinistrées du globe.

C’est une façon – comme une autre – de dire que des dizaines de sommets et réunions d’experts sur les économies africaines n’ont laissé que désillusion et goût amer sur le Continent. Sans nuance, le bilan africain des six dernières décennies est très loin d’être positif. Même après le tout dernier quart de siècle de croissance économique où l’Afrique a affiché – et sans nuance vanté – un taux moyen continental représentant plus du double du taux mondial.

On verra plus loin qu’il n’y a place pour aucun paradoxe entre cette belle croissance et cette misère hideuse qui cohabitent si bien en Afrique.

SOMMET DE PARIS : UN TOURNANT HISTORIQUE ?

L’espoir en un retournement du sens d’évolution est très mince, sinon inexistant. En effet, le logiciel colonial à la base du façonnement historique des économies africaines commande jusqu’à nos jours leur fonctionnement et explique leurs bilans pour le moins décevants. Malgré les indépendances, ce logiciel a gagné en rigidité, surtout dans les réflexes et les conceptions des dirigeants peu avisés sur le Continent. Les exemples récents de renouveau économique en Russie, en Chine, en Inde, en Turquie, en Corée du Sud et dans les quatre dragons asiatiques… ne semblent véritablement avoir fait école nulle part sur le continent africain.

Bien au contraire, un disque colonial déjà rayé continue à tourner dans les têtes (et les bouches) des dirigeants africains, et des « savants et experts » qui les conseillent. On n’y jure que par l’investissement étranger, sans aucun souci d’un contrepoids intérieur. Par le transfert de technologies, sans préparer des entreprises nationales dans le rôle de réceptacles efficaces. Par la contagion du progrès scientifique, sans points-de-chute fiables bien préparés chez soi. Par les extractions-exportations des ressources naturelles, mais sans aucune garantie des prix extérieurs favorables ni des rentrées de recettes au pays. Par l’amélioration du climat des affaires en faveur des investisseurs étrangers, mais souvent dans l’ignorance sinon au détriment de la classe d’affaires autochtone. Par un accès peu coûteux ou gratuit des firmes étrangères aux ressources humaines et naturelles, mais sans grand égard ni pour l’intérêt national, ni pour l’équité sociale, ni même pour le fisc propre … Tout semble respirer un harakiri économique et financier programmé.

Ce disque rayé est strictement de rigueur dans les cercles pensants et les arcanes du pouvoir en Afrique. L’équation du développement africain se complique davantage, comme on finit par ne plus se souvenir du passé récent du Continent : on ne sait plus – ou on n’a jamais suffisamment su dans les cercles du pouvoir – au départ de quels défis et pour quel dessein les indépendances avaient été durement payées en sueur, en privations et en vies humaines. Hymnes nationaux, drapeaux et autres champs de l’indépendance ? Ce ne sont plus que mélodies et spectacles, qu’empilements de mots creux aux oreilles et dans les bouches des jeunes générations ! On voit bien dans quelle profonde amnésie la litanie des échecs économiques du Continent prend souvent sa source. Et vient, à son tour, ébranler la foi des peuples dans leur propre destin.

Donc la joie et l’optimisme, qui étaient très visibles sur les visages des dirigeants africains au sommet de Paris, ne sont pas forcément contagieux au sein des nations africaines.

Ce sommet ne saurait constituer un tournant pour le Continent qu’avec une foi renouvelée des multitudes dans les initiatives, actes et discours conjoints des dirigeants et des « coopérants ». On en est apparemment bien loin. Surtout que les dirigeants africains, aux côtés des implacables créanciers de leurs peuples qui comptent en même temps parmi leurs propres soutiens extérieurs, promettent de refaire à neuf et de revitaliser les économies qui, aux yeux de tous, continuent pourtant à être sauvagement pillées. C’est peut-être ici le lieu et le moment de rappeler que, dans de grandes épreuves existentielles, les peuples – même ceux vivant en Afrique ! – ont un coin très douloureux de leur mémoire historique gardé ineffaçable.

DES FAITS, RIEN QUE DES FAITS DOULOUREUX !

Ceux qui – dirigeants, « coopérants » ou « experts » – traitent d’amnésiques malléables les peuples d’Afrique, ont besoin qu’on leur relise à très haute voix les archives et mémoires coloniaux. Ceci fait, ils n’auront pas, exclusivement dans leur propre intérêt bien compris, ce courage condescendant de promettre sans sourciller « l’émergence bientôt » à leurs peuples qui sombrent dans la détresse. Et, à ce sujet, ils cesseront d’habiller les chiffres pour cacher des contre-vérités évidentes derrière la complexité indiscutable de la vie économique. Une croissance économique qui est portée à la fois par des investissements étrangers et par des prix extérieurs momentanément favorables des exportations de produits primaires, est une croissance extravertie. Quelque forte et durable qu’elle puisse être, une telle croissance fait ruisseler l’essentiel des richesses à l’étranger, et à son profit. Donc elle n’est en rien incompatible avec la ruine de l’économie et la déchéance des sociétés africaines concernées. Bien au contraire, elle se situe résolument dans cette sombre perspective.

En Afrique, c’est précisément ce modèle de croissance qui appelle, naturellement, la spirale sans fin de la pauvreté des multitudes, de l’impuissance des États et d’un endettement extérieur de plus en plus insoutenable pour la majorité vulnérable des peuples. Ces calamités humaines tiennent à l’origine et à la nature coloniales des structures économiques africaines. Dans ces structures, en effet, le Continent est indéfiniment promis à un appauvrissement des multitudes dans un contexte d’inégalités sociales en constante aggravation, d’une part et, d’autre part, à une impuissance cumulative des États doublée d’une crédibilité financière et diplomatique en constante érosion. Que l’Afrique soit en croissance économique ou en récession, ces évolutions funestes ont suffisamment prouvé qu’elles sont imparables. L’histoire centenaire des économies coloniales d’Afrique – et d’ailleurs – l’a démontré. Tant et si bien que, pour réussir à ne jamais s’en apercevoir, il faut non seulement être né autiste, mais avoir, en plus, à la fois les yeux bandés, les oreilles bouchées ou une mauvaise foi caractérisée.

Lire aussi: Sommet de Paris: Félix Tshisekedi satisfait de l’engagement international contre le terrorisme en Afrique 

Structurellement, l’économie congolaise (RDC) d’aujourd’hui demeure globalement celle du Congo belge. Sa décolonisation n’a guère été entamée, à quelque moment que ce soit depuis juin 1960. À preuve ? Les lecteurs sont invités ici à trouver à quelle période – dans quelle bouche ou sous la plume de quel dirigeant congolais – les propos ci-après ont été entendus ou lus : « Le Congo est producteur, presque exclusivement, de matières premières. La structure économique du Congo… est dominée par les industries minières... Il reste certain que les exploitations minières congolaises sont, toujours, pleines de vitalité, que leurs opérations continuent sans arrêt et qu’elles sont préparées à reprendre allègrement leurs progrès, aux premiers symptômes de la reprise générale des affaires. Les produits extractifs restent donc la base la plus solide sur laquelle est assise toute l’économie congolaise ».

Devinez donc à quel dirigeant et à quelle époque attribuer de tels propos ? C’est la question. Réponse : « Toutes les bouches et toutes les plumes des dirigeants congolais – à partir de 1915 jusqu’en 2021 – ont été auteurs de tels propos sur l’économie du Congo ».

Cette réponse est des plus incontestables. Car l’économie congolaise n’a jamais cessé un seul jour d’être sous la logique de structure et les contraintes de fonctionnement d’une économie coloniale dite « d’exploitation » : les capitaux des grandes firmes, étrangers à plus de 85% des investissements et du patrimoine du pays, s’y livrent aux activités d’extraction-exportation des rentes naturelles, à plus de 80% minières. N’importe quel gouvernant aurait bien pu tenir les propos ci-dessus – dans n’importe quelles circonstances et à n’importe quelle époque depuis Léopold II.

Mais, en réalité, ces propos sont ceux d’un dirigeant colonial, en 1932 et en 1935. Le major belge A. Cayen parlait ainsi dans une conférence, avec le dessein de rassurer, non pas les Congolais, mais exclusivement « les Belges sur l’avenir de leur colonie qui gardait [encore tous] ses atouts » dans la crise économique mondiale de 1929-1936 (Lire J.M.K. Mutamba Makombo, tome II, 2007, pp. 114-118).

Depuis l’indépendance du Congo en 1960, le monde entier n’a pas fini d’entendre les mêmes propos, souvent prononcés avec assurance et fierté, dans la bouche des dirigeants de la République ! Pourquoi cette continuité dans les propos ? Mais c’est parce que cette continuité existe dans l’ADN même de l’économie congolaise qui n’a jamais changé ni de structure, ni d’orientation, ni encore moins de dynamique et de sens d’évolution. Non seulement la décolonisation n’est jamais passée de ce côté-là, mais, plus grave encore, l’économie minière est passée, depuis 1966, de principale activité qu’elle était sous la colonie, à l’activité quasi-exclusive du Congo indépendant. À elle seule – et avec près de 95% des capitaux étrangers – l’économie minière en est arrivée à représenter à ce jour plus de 65% du Produit Intérieur Brut (PIB) du pays. Par mille artifices, dont les facilités légales du Code des investissements et illégales des fraudes et évasions, les activités extractives raflent au Congo et à sa population plus de 70% des revenus en devises exportés sans retour, laissant au pays un budget national en recettes propres de moins de 4 milliards de dollars américains pour une population estimée à plus de 85 millions d’habitants.

Cela veut dire, en toute logique, que l’économie congolaise d’aujourd’hui reste, au plan structurel, l’économie congolaise du temps de la colonisation (1885-1960). Qu’elle est façonnée et orientée exactement de la même manière. Que ses acteurs, ses bénéficiaires, ses vaches à lait et ses laissés-pour-compte continuent à se recruter aux mêmes endroits, dans une sociologie inchangée. Qu’elle garde intactes ses inégalités qu’elle n’a jamais cessé d’aggraver. Et surtout qu’elle détourne et gaspille à tours de bras – jusqu’en cette année 2021 ! – les énergies, l’expertise et les ressources du Congo profond, tout en tournant résolument le dos aux besoins et aux aspirations de ses multitudes. Enfin, qu’elle a aggravé, avec la ponction des revenus exportés, son extraversion et sa dépendance extérieure.

On peut donc légitimement se demander à l’intention de qui et dans l’intérêt de quelle nation parlent des « experts » et des dirigeants du Congo indépendant, lorsqu’ils maintiennent et répètent aujourd’hui le même discours que le major belge A. Cayen. C’est indiscutable : cet officier colonial s’adressait à ses compatriotes, les Belges, pour les rassurer que la crise de 1929-1936 ne menaçait pas l’essentiel de leur patrimoine collectif et exclusif, c’est-à-dire l’économie minière du Congo. À qui, de qui et pour quel dessein les dirigeants et experts autochtones parlent-ils, eux, de la même façon ?

Cette économie minière coloniale était-elle, en même temps, le patrimoine collectif des Congolais ? Non. Réécoutons à ce sujet le discours solennel d’adieu prononcé à Léopoldville le 5 juillet 1946 par le représentant du roi, le gouverneur général du Congo belge (1934-1946), Pierre Ryckmans : « En Belgique, presque tout ce que l’État dépense reste en Belgique, refait de la matière imposable : charges de dette, traitements, pensions, approvisionnements. Ici [au Congo belge] presque tout ce que l’État dépense est perte nette pour l’économie congolaise… En Belgique, les bénéfices privés vont à des Belges … Ici c’est l’inverse. Presque tous les bénéfices s’en vont… Même quand les bénéfices réalisés au Congo s’y réinvestissent, ils s’incorporent au capital initial… : c’est toujours de l’argent prêté qu’il faudra rendre – avec intérêts…Une balance commerciale favorable ne nous enrichit pas ; automatiquement, le solde se transfère à l’étranger. Éternelle victime, nous n’avons [au Congo] que le choix entre nous endetter et rembourser nos dettes ».

Aucun doute n’était permis. Et c’est encore et toujours la situation du Congo actuel. Mais en bien pire encore, s’il faut ajouter – à l’érosion des rentes minières – des détournements, des corruptions et de pillages de ressources à ciel ouvert, fléaux contre lesquels le gouvernement en place promet de combattre farouchement (à ce sujet, il faut s’armer d’un courage exceptionnel pour réentendre l’interview que le président de la Fédération des Entreprises du Congo – FEC – a donnée à la RFI en avril 2021).

Eh oui ! La situation de la colonie qu’était le Congo, est celle qui est dans le discours des dirigeants autochtones depuis 1960. Il en va de même du destin des multitudes au Congo : elle continue à évoluer très mal et du fort mauvais côté.

À l’intention de ceux qui douteraient encore de cette similitude parfaite de situations hier et aujourd’hui, redonnons la parole au même gouverneur général du Congo belge ». Cette très haute autorité coloniale au Congo belge peint, avec les mêmes propos que de nos jours, l’inhumaine condition de dénuement des Congolais de ce temps colonial : « La masse est mal logée, mal vêtue, mal nourrie, illettrée, vouée aux maladies et à la mort ». Aujourd’hui, s’il y a quelque chose de changé à ce tableau apocalyptique, il s’agit des innovations plus cruelles encore qui se sont ajoutées à la litanie coloniale des calamités sociales et humaines : « la masse découragée est désormais dans l’alcool, la drogue, l’hyper-religiosité (qualifiée d’abêtissante par le philosophe Kä Mana), l’abattement moral, le désamour vis-à-vis de leur pays, et le rêve irrésistible de s’exiler même au prix de la vie ».

Combien de pays africains ne se retrouveraient pas dans cette description d’hier et d’aujourd’hui ? Très peu, sinon aucun ! Ici, le courage de vérité devient souvent, dans la bouche des lâches, le « pessimisme destructeur ».

***

C’est donc à ces économies africaines coloniales structurellement inchangées que le sommet de Paris déclare avoir pensé. C’est sur leurs ressources financières forcément modiques, sur leur impuissance partagée et sur leurs calamités humaines que les participants au sommet disent, avec un sens indiscutable du devoir assumé, en appeler à la générosité des bailleurs de par le monde. C’est sur leur lourd et inévitable endettement en spirale que ledit sommet appelle une généreuse prolongation du moratoire. C’est pour faire face à leur commune et pitoyable incapacité à développer un vaccin contre le COVID-19 – ou à l’acheter à l’extérieur – que le sommet plaide en faveur de la levée de tous obstacles et contraintes empêchant la fabrication des génériques meilleur marché et leur distribution gratuite en Afrique. La générosité des participants au sommet de Paris est plus qu’admirable. Mais plus écrasante est la responsabilité collective de toute l’Afrique.

Voyons ! À supposer que toutes ces générosités répondent positivement à l’appel du sommet de Paris, les économies africaines seraient-elles pour autant au point de retournement de la logique coloniale qui les régit ? En serait-on pour autant au tournant décisif dans l’évolution de ces économies, de ces États et de ces sociétés ? Plus concrètement, peut-on espérer en finir bientôt avec la spirale de l’appauvrissement et le vertige de l’endettement, sur fond des pillages, des divers autres crimes économiques et du désengagement général qui minent l’Afrique ? – Rien n’est moins sûr !

PERSPECTIVES PROMETTEUSES ?

L’esprit congolais est merveilleusement pragmatique. De cet esprit je pressens jaillir spontanément la question suivante : « Mais alors –  trêve aux théories ! – vous feriez quoi, vous-même, à la place ? ». Sans chercher à savoir à la place de qui on m’imagine, voici ma réponse : « J’analyse et préviens. Et comme le major belge, en 1932 à l’adresse des Belges, je rassure les Congolais et les Africains que leur compte n’y est pas encore, que leur défi existentiel reste intact, et qu’ils feraient mieux plutôt, pour exploiter un tant soit peu de telles opportunités, de se regarder eux-mêmes dans les yeux, en réinterrogeant l’histoire et en sondant leur propre responsabilité et capacité d’initiative et de synergie ».

Je sais que, seul, le discours est cruellement insuffisant, et même méchant en direction d’un peuple occupé à se noyer. Surtout si ce discours vise à lui conseiller de bien réfléchir et de reprendre avec l’histoire le rendez-vous de sa survie et de sa dignité. Dans tous les cas, il est très indécent de parler des rendez-vous du lendemain à quelqu’un qui est en train de se noyer aujourd’hui ! Mais que faire d’autre lorsque le salut ne saurait s’obtenir en dehors du temps, ne peut se construire qu’avec le temps ?

Le sommet de Paris passera dans l’histoire sans laisser de traces, telle une lettre à la poste. L’affirmer ne revient pas à déconsidérer le courage politique et la générosité de ses initiateurs et de ses participants. Mais plutôt à faire la part des choses entre la responsabilité historique des Africains qui doivent bâtir eux-mêmes leur propre destin, et l’engagement moral des générosités extérieures désireuses de les assister. Cet engagement extérieur ne devrait pas être considéré en Afrique comme venu remplacer les responsabilités intérieures.

Quelle est donc cette responsabilité des Africains ?

1.     La responsabilité des Africains est d’abord de reconnaître comme réel et indiscutable le destin infrahumain des multitudes, la puissance collective qui s’effiloche sans cesse et l’avenir qui se bouche, dans une économie à structure coloniale qu’on aurait dû déjà, mais qu’on n’a pas pu, au cours des 60 dernières années perdues, fondamentalement transformer ;

2.     Le devoir des habitants et dirigeants de ce Continent est ensuite de reconnaître que cette responsabilité historique est la leur propre, et qu’elle leur est exclusive : comme il en était ainsi de la responsabilité – que le Continent lui-même a portée et pleinement assumée – de réclamer et de conquérir son droit naturel à l’autodétermination comme peuples et comme civilisation, au cours des années des indépendances (1950-1970) ;

3.     Le devoir historique des Africains est encore de reconnaître courageusement qu’une telle responsabilité n’est pas une tarte à la crème. Qu’elle exige d’eux du discernement en face des faux « scientifiques », « experts » et « stratèges » que les maîtres d’hier et d’aujourd’hui – et c’est de bonne guerre ! – pistonnent et glissent dans les cercles des décideurs. Ces hommes ont pour mission de faire croire que le changement salutaire viendra en Afrique avec d’autant plus de certitude que les peuples et dirigeants du Continent reprendront à leur compte les sentiers d’hier ayant pourtant débouché sur leur dépendance, leur irresponsabilité et leur indignité.

Il s’agit notamment des sentiers ci-après qu’il convient d’abandonner : a) investissements étrangers par préférence à la promotion de la classe moyenne autochtone ; b) science et technologies transférées de l’extérieur, en lieu et place – sinon à l’exclusion – de la science et des savoir-faire endogènes, générés et à générer localement en exploitant le génie collectif domestique et le potentiel installé des universités et institutions de recherche locales, proprement financées et dûment mises en réseaux ; c) pouvoir surestimé et même prétendument libérateur que détiendrait une croissance économique venant de l’extérieur grâce à des cours favorables des produits primaires exportés, et, corrélativement, obligation faite aux gouvernants et à la population de penser toute la vie économique et sociale en fonction des facilités à garantir aux investisseurs étrangers porteurs des capitaux dans le secteur des activités d’extractions-exportations ; d) nécessité de supprimer par des oukases et par la répression policière et fiscale les activités informelles, sans égard au fait que ces activités constituent le pis-aller et la zone de refuge des multitudes marginalisées ou même rejetées par l’économie coloniale qui n’a de place et d’égard que pour les intérêts étrangers ;  e) refus d’envisager un seul instant que les activités informelles puissent être regardées comme un terreau et une pierre d’attente pour des aventures industrielles plus audacieuses, plus nobles et plus libératrices ; f) croyance naïve et attente irresponsable et paresseuse selon lesquelles l’émergence viendrait « très bientôt » au Congo et en Afrique, avec d’autant plus de certitude qu’on aura continué à soigner et entretenir une croissance extravertie dont personne – mais absolument personne au Congo et en Afrique! – ne doute qu’à l’expérience, elle va de pair avec l’appauvrissement des multitudes et de l’État, en même temps qu’avec une spirale irrépressible de l’endettement extérieur ; g) les principaux choix économiques de développement ne s’imposent pas entre les énergies et forces sociales africaines à mobiliser localement au moindre coût, et en faveur des atouts économiques, financiers et sociaux à accumuler dans nos pays et à leur avantage exclusif, mais plutôt ils s’imposeraient entre les secteurs économiques susceptibles d’attirer le maximum des capitaux étrangers et de les rémunérer dans leurs pays d’origine au double, au triple ou au quadruple de leurs poids à l’arrivée ; h) la pauvreté et l’endettement finiront par être vaincus dans nos pays, à force d’appliquer des DSCRP et des PAS passablement financés par le FMI et la Banque mondiale ; i) l’agriculture et les mines sauveront et enrichiront les pays africains, de préférence avec nos terres agricoles et nos gisements miniers cadastrés et transformés en titres marchands, négociés plutôt de nuit que de jour dans les couloirs obscurs de la haute finance internationale, en même temps que les titres des entreprises publiques, réputées « absolument, naturellement et à jamais mal gérées par les cadres nationaux » ; j) L’intégration économique nationale, sous-régionale et continentale est certes envisagée comme une stratégie de développement, mais qui ne peut jouer que de seconds rôles, derrière et en complément de – mais jamais en suppléance à – l’axe « stratégique » Nord-Sud. Ce dernier « est naturellement privilégié en vertu des transferts financiers et technologiques attendus de l’indispensable coopération au développement » ...

Arrêtons ici la sinistre énumération de nos erreurs et errances suicidaires. La litanie de nos turpitudes et naïvetés comme « élites savantes » des peuples d’Afrique est infiniment longue. Heureusement que ces peuples longtemps à l’abandon ont fini par ne plus croire en qui que ce soit parmi leurs experts en prestidigitations !

4.     La responsabilité historique des Africains et de leurs dirigeants est, enfin, de croire avant tout en eux-mêmes, de compter d’abord sur leurs propres atouts, forces, génie créateur et synergies, de mobiliser à l’intérieur par préférence à l’extérieur, et de ratisser large en Afrique, en quête des complémentarités, des solidarités et des synergies. Privilégier cette voie par rapport à celle de la coopération avec l’Occident, qui a prouvé, sur toute la ligne et pendant plus d’un siècle, qu’il est intéressé principalement par ce que valent l’Afrique et les Africains en termes de gisements, de forêts luxuriantes, d’administrations passoires et corruptibles, de main-d’œuvre presque gratuite, de dépotoirs pour tout ce qui gêne ailleurs, et de gros profits et dividendes à tirer.

DEMAIN L’AFRIQUE !

L’essentiel semble avoir été dit, dans un rare sursaut de sincérité. Il a été dit y compris par les plus hauts responsables coloniaux du Congo belge à Léopoldville.

Ne nous fatiguons de les réentendre. Clôturons avec le même gouverneur général du Congo belge, le professeur Pierre Ryckmans, dans une de ses tirades qui en faisaient un dangereux « communiste » aux yeux de quelques-uns de ses compatriotes : « Il faut, soupirait-il, sortir le Congo du cercle vicieux ou l’enferme sa pauvreté : c’est parce qu’il produit mal qu’il est pauvre, et c’est parce qu’il est pauvre qu’il n’a pas de quoi se payer les moyens de produire mieux. Il faut lui fournir ces moyens en le dotant d’un capital bien à lui, qu’il puisse à son gré dépenser à des fins sociales sans se mettre en dette, ou investir en travaux profitables sans voir les profits émigrer ailleurs » (ibidem, p.185).

Avis donc à tous ceux qui volent, détournent, pillent et violent, toute en mentant à des peuples africains moralement abattus, voire démoralisés et étouffés par une misère des plus inhumaines. Avis également à ceux qui ont quelque rêve merveilleux d’un destin meilleur pour leur patrie : ils doivent chaque jour se convaincre que leur générosité, pour être franche, ne réclame de l’Afrique aucune contrepartie, que leurs nations presque désespérées comptent sur leur détermination autant que sur leur exemplarité. C’est l’espoir, et peut-être le seul qui compte vraiment.

Alors seulement viendront ces générosités extérieures que mobilise le sommet de Paris. Elles viendront dans l’équation africaine comme forces d’appoint ! Rien que. Agir autrement, c’est s’exposer à voir les appuis financiers et les crédits décidés à Paris venir en Afrique se transformer – entre les mains des entreprises occidentales et orientales qui seront les seules à être déclarées « finançables » – en des moyens puissants et redoutables pour piller davantage les ressources naturelles et humaines d’Afrique. Rebelote.

KABEYA TSHIKUKU

Université de Kinshasa.

[email protected]

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