La dernière allocution du Président de la République mérite d’être non seulement écoutée, mais encore réécoutée, lue, relue afin d’en saisir le sens, au-delà du fracas des émotions et du tumulte médiatique. Elle mérite, plus encore, d’être soumise à une véritable investigation scientifique. Ce, sous plusieurs angles.
Les mots employés dans cette prise de parole ne devraient pas être livrés au hasard. À titre d’exemple, le terme « avenir » y revient à sept reprises. Dans cette allocution marquée par l’engagement personnel du chef de l’État, ce chiffre—au regard d’une lecture biblique—renvoie à l’idée de plénitude, d’achèvement, de perfection et, plus largement, de totalité. Il n’est pas inutile de le rappeler, si besoin était : plusieurs proches collaborateurs du Président de la République sont issus des Églises évangéliques professant l’autorité absolue de la Bible.
Outre « avenir », d’autres substantifs et verbes, récurrents et soigneusement agencés, expriment une projection vers un « futur à bâtir ». Ce mouvement se dessine à partir du changement de trajectoire d’un présent vécu comme éloigné du dessein annoncé notamment dans les promesses de la campagne présidentielle de 2023 : « l’unité, la sécurité et la prospérité », furent au cœur des engagements portés par le candidat Tshisekedi. Il est alors tentant de noter que ce présent, pour le moins malencontreux, ne relèverait pas de la responsabilité du Gouvernement, censé concrétiser les promesses électorales du Président de la République.
Dès lors, la charge du diagnostic et de la formulation des solutions semble être déplacée vers d’autres acteurs : il appartiendrait aux participants des consultations politiques d’établir leurs propres analyses de la situation générale du pays, puis de faire émerger des « priorités et propositions » qui seraient « consolidées » afin de constituer le socle des assises nationales annoncées. Tout est, en apparence, parfaitement énoncé. Mais l’essentiel demeure, et l’on est en droit de s’interroger notamment sur la légitimité de ces participants à engager le peuple dans ce processus ; sur l’évaluation de la mise en œuvre des engagements souscrits par le Gouvernement ; sur les conséquences d’une irresponsabilité de fait, imputée au présent décrié ; et, plus globalement, sur la cohérence entre l’architecture des discours et la réalité des actions.
Légitimité des participants
Il ne serait pas, en soi, problématique de convier une pluralité de citoyens à s’unir au sein d’une fédération d’intelligences axée sur l’amélioration de la gouvernance de l’État de l’accroissement de la puissance nationale. Une telle démarche, à saluer et à encourager, pourrait même constituer un appui inédit à la traditionnelle pratique démocratique, trop souvent confinée à des cadres institutionnels, sans toujours suffire à irriguer la société.
Encore faudrait-il que cette démarche demeure proportionnée, et que ses implications notamment financières ne viennent pas, par ricochet, alourdir la charge des ménages, au point de saper silencieusement la vie quotidienne. Car la démocratie, pour être robuste, ne doit pas se financer au détriment de ceux dont l’existence, déjà, n’est pas toujours assurée.
Cependant, coopter des quidams pour engager le peuple, sans que celui-ci n’ait manifesté, au préalable, une adhésion explicite aux choix opérés en son nom, sans lui et pour lui, pourrait soulever des questions de logique. Comment concilier, dans ce cas, l’intention affichée et le procédé utilisé ? La formule devrait alors être entendue comme une promesse à respecter strictement : « Le peuple congolais ne sera pas appelé à entériner les conclusions d’une négociation menée sans lui », a déclaré le chef de l’Etat.
Or, près de trois ans se sont écoulés depuis la tenue des élections générales, au cours desquelles le « peuple souverain » a clairement désigné ses représentants. Dès lors, contester ou contourner le procédé choisi par ce même peuple pour parler par l’intermédiaire de ses élus, au regard d’objectifs pourtant déclarés, destinés à asseoir des assises nationales, peut paraître imprudent. Non par hostilité à l’idée, mais par exigence de cohérence : la noblesse d’un objectif ne dispense jamais de la rigueur dans la méthode.
Il est une évidence presque banale : la signature d’un accord et sa mise en œuvre ne font pas toujours bon ménage. La traduction concrète fait seule la différence. À ce sujet, le Président de la République a formulé une remarque qui mérite d’être gardée en mémoire : « C’est par l’exécution que nous distinguerons ce Dialogue de tous ceux qui l’ont précédé ». Autrement dit, il ne suffit pas de dialoguer ; encore faudrait-il agir, et surtout, vérifier si l’action suit vraiment.
Dès lors, cette logique devrait conduire, au préalable, à une évaluation des engagements de toutes natures, souscrits dans le but d’inscrire le pays dans une trajectoire où l’État redevient, dans la vie quotidienne des populations, « suffisamment présent et efficace ». Il en va des engagements de campagne portés par le Président de la République, comme de bien d’autres.
Les causes du mal congolais sont, pour la plupart, connues et les diagnostics, déjà abondants. Les propositions, pour mieux les traiter, ont fait l’objet d’études répétées, qu’elles aient été menées avec ou sans l’accompagnement des partenaires extérieurs. La faiblesse la plus durable réside moins dans le manque d’idées que dans l’insuffisance de détermination à exécuter ce à quoi l’on s’est librement engagé.
Sans une évaluation rigoureuse, capable de mesurer les responsabilités et, le cas échéant, de sanctionner la gestion du pays à différents niveaux—au plan institutionnel—il y a un risque sérieux : celui de transformer le « Dialogue national » en simple chambre de résonnance, et de cautionner, sous le couvert de la reformulation et de la concertation, des fautes de gestion déjà commises. En effet, ces assises sont convoquées pour répondre à une ambition claire : « transformer les souffrances d’hier en fondations pour demain, et transmettre aux générations futures non pas un pays perpétuellement à reconstruire, mais un État solide, une Nation unie et une République souveraine, pleinement maîtresse de son destin ».
« L’action vaut plus que le dialogue », dit-on. Ainsi, la preuve viendra de la sanction, qu’elle soit positive ou négative. Qu’on récompense l’effort là où il a produit des résultats, ou qu’on corrige fermement là où l’engagement a été trahi : dans les deux cas, la décision fera office de signal. Un signal fort. Un signal de l’élan de rupture annoncé avec les précédents « rounds ». Dès lors, le Gouvernement Suminwa serait ainsi de fait démissionnaire.
La controverse qui entoure l’allocution du chef de l’État se nourrit, en réalité, de ce qui se tient en amont : non seulement le format choisi pour ces assises, mais surtout les intentions qui auraient présidé à leur déclenchement. Derrière le débat se profile une interrogation : que signifie exactement la « refondation de l’État » ?
S’agit-il d’une refonte institutionnelle devant se traduire par une nouvelle Constitution, et donc par l’ouverture d’un nouveau champ permettant au Président de la République de briguer à nouveau son mandat ? Ou bien s’agit-il essentiellement d’un changement de paradigme : une transformation des pratiques sociales, une réorientation de la gestion au service de la République, à partir de la Loi fondamentale en vigueur, sans bouleverser la charpente juridique du pays ?
À première vue, une crainte demeure. Elle tient à la possibilité que ce « Dialogue » vise en définitive à prolonger le bail de l’actuel locataire du Palais de la Nation. Car, lors de sa conférence de presse du 06 mai 2026, le Président de la République aurait laissé entrevoir la perspective d’un éventuel énième mandat. En substance, il n’aurait pas lui-même sollicité un troisième mandat, mais aurait ajouté que, si le peuple le lui demandait, il l’accepterait.
Dès lors, tout devient question de mécanique politique. Et il devient plausible, voire inquiétant, que les consultations populaires soient conçues pour faire porter, par la voie de la représentation et du récit collectif, cette demande « au peuple », de manière à l’enrôler dans une dynamique décidée au centre des assises, sans qu’il n’ait donné son accord en amont sur les choix des participants aux consultations politiques. Le but ne serait alors pas seulement de consulter, mais surtout de produire une approbation, à travers des mécanismes.
S’il fallait admettre, et ce serait alors une inquiétude, que telle soit réellement l’intention de ceux qui prétendent baliser la route vers un nouveau mandat du Président de la République, il n’est pas de procédé plus efficace pour rechercher l’assentiment populaire que celui qui, d’abord, prouverait par des actes la sincérité de la démarche. Autrement dit : réduire concrètement le train de vie des institutions plusieurs fois promis par le Président de la République ; revoir à la baisse les avantages des animateurs et membres des institutions nationales ; ouvrir, à l’approche de la session budgétaire au Parlement, la voie à la mise en œuvre effective des conclusions de derniers rounds de dialogue social pour améliorer, sans effets d’annonce, les conditions de vie et de travail des agents de l’État ; lutter sérieusement contre le détournement des deniers publics ; renforcer résolument l’appareil judiciaire ; et, plus largement, placer l’exigence d’exemplarité au cœur même de la conduite des affaires publiques.
Car la République aurait, sans nul doute, davantage à gagner si le Président de la République traçait la route et engageait le pays dans un « Pacte pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État » en se surpassant d’abord, en s’appliquant à lui-même ce principe formulé dans son propre discours : que ce Dialogue ne soit « un instrument de repositionnement personnel ». La crédibilité d’une vision se mesure à ce que celui qui la porte accepte de sacrifier, et non à ce qu’il promet d’obtenir.
Dès lors, avec ou sans changement de la Constitution, il resterait une nécessité cardinale : imposer des réformes de pratiques sociales, fermement arrimées au respect du bien commun et non aux intérêts de circonstances.
À ce stade, force est de le constater : cette allocution n’a pas réussi à dessiner un avenir clair pour la République. Elle a surtout ouvert des questions. Et, dans un pays qui attend des actes, les questions—aussi légitimes soient-elles—ne peuvent remplacer la direction.
Par John Mukendi Tshibangu, Expert en Relations internationales