Interrogé mercredi sur les risques liés au recours croissant de la RDC aux marchés financiers, l'ancien ministre des Finances Nicolas Kazadi a dressé un état des lieux prudent de la dette publique congolaise, mettant en garde contre une transformation structurelle de son profil, de plus en plus commercial et coûteux. L'échange, avec le professeur Faustin Luanga, s'est tenu lors du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala.
Quatre risques identifiés par le professeur Luanga
Ouvrant la discussion, Faustin Luanga a résumé les principaux risques qu'il associe au recours aux eurobonds et aux emprunts sur les marchés : le risque de refinancement en cas d'indisponibilité de liquidités au moment des remboursements, le risque de change lié à une éventuelle dépréciation du franc congolais lors de la conversion, le risque de gouvernance, si les fonds levés financent des dépenses improductives, et enfin un risque de perception, une crise politique, une communication maladroite ou des discours discordants pouvant compromettre les conditions de refinancement.
Il a salué la contribution de Nicolas Kazadi à la crédibilisation du processus ayant permis à la RDC d'accéder aux marchés, avant de solliciter son avis et ses conseils.
« Un eurobond, c'est une bonne image, mais il faut le bon moment et les bons projets »
Dans sa réponse, Nicolas Kazadi a d'abord relativisé l'urgence de recourir à l'emprunt commercial, rappelant que la RDC dispose encore de ressources concessionnelles disponibles et sous-utilisées, notamment des appuis budgétaires périodiques de la Banque mondiale, assortis de taux d'intérêt proches de zéro, de commissions d'engagement de 0,5 %, de maturités de 30 à 40 ans et de délais de grâce de dix ans. « Ce sont des ressources dont on ne sent même pas l'impact sur le budget. Elles sont aujourd'hui les plus importantes dans l'état actuel de notre pays », a-t-il insisté.
Il a averti que le recours à des financements plus onéreux, autour de 9 %, exige une discipline stricte de décaissement sur des projets déjà matures, pointant une difficulté récurrente côté chinois, où les partenaires justifient les retards de décaissement par l'insuffisance de projets soumis par la partie congolaise. « Il faut faire attention pour que l'argent emprunté à un prix élevé soit décaissé effectivement et efficacement dans des projets réels », a-t-il souligné.
Un risque de change jugé limité, un risque de remboursement bien réel
Sur le risque de change évoqué par Faustin Luanga, Nicolas Kazadi s'est montré en désaccord, estimant que la forte dollarisation de l'économie congolaise limite considérablement ce risque, contrairement à des pays comme le Ghana.
En revanche, il a validé sans réserve le risque de remboursement, citant plusieurs précédents régionaux et continentaux : le Congo-Brazzaville, qui peine toujours à sortir d'un cycle d'endettement sans transformation économique visible, le Gabon, confronté à un surendettement, la Guinée équatoriale, contrainte à un programme drastique d'assainissement, le Sénégal, actuellement soutenu par un programme du FMI d'environ deux milliards de dollars pour faire face à ses difficultés d'endettement, la Tunisie, et surtout le Ghana, présenté comme l'exemple le plus sévère, avec l'effondrement de sa monnaie après une période de forte dépendance aux marchés financiers dont il peine toujours à se relever. « Nous avons tellement d'expérience autour de nous, de pays pour qui ça s'est mal terminé, qu'il n'y a pas de raison qu'on ne tire pas les leçons de cela », a-t-il averti.
Une dette estimée entre 10 et 12 milliards de dollars, en mutation structurelle
Nicolas Kazadi a corrigé un chiffre avancé plus tôt dans la discussion, situant l'encours actuel de la dette congolaise entre 10 et 12 milliards de dollars, et non 15 milliards. Il a surtout alerté sur un changement de structure : alors que la dette était concessionnelle à près de 99 % il y a peu, elle est aujourd'hui commerciale à hauteur d'environ 40 %, avec plus de 3 milliards de dollars de dette flottante (bons et obligations du Trésor à des taux compris entre 8 % et 25 %), un milliard d'euros d'eurobond, et d'autres engagements portant le total de la dette commerciale à plus de 4 milliards de dollars.
Pour l'ancien ministre, ce basculement est préoccupant dans un pays où le revenu par habitant et le budget par tête restent faibles, ce qui alourdit d'autant l'effort relatif de remboursement. « Si les intérêts continuent de s'accroître avec un tel ratio, à un moment donné, on va se sentir. On bloquera toutes les dépenses pour privilégier d'abord le service de la dette », a-t-il prévenu, évoquant le risque d'échéances de plus en plus lourdes.
Un appel à une surveillance élargie du profil de la dette
Nicolas Kazadi s'est dit satisfait de la décision du chef de l'État de mettre en place une commission spéciale chargée de surveiller l'utilisation des fonds de l'eurobond, tout en plaidant pour une surveillance plus large, portant sur l'ensemble du profil des finances publiques et de l'endettement national, au regard du basculement structurel vers une dette commerciale jugée coûteuse et risquée. « Imaginez un défaut, que ce soit à l'extérieur ou sur le marché intérieur : ce serait la catastrophe. Il faut faire très attention », a-t-il conclu.
Répondant enfin à la seconde préoccupation soulevée par Faustin Luanga, relative aux incohérences des cadres réglementaires évoquées plus tôt dans le débat, Nicolas Kazadi a réitéré son souhait que ces questions soient portées devant le Dialogue national convoqué par le président Félix Tshisekedi.