Au cours du Space live organisé lundi par Stanis Bujakera Tshiamala, Jean-Claude Mputu, porte-parole de la coalition Congo n'est pas à vendre (CNPAV), a livré un récit détaillé du soulagement ressenti à l'annonce du renvoi de 14 personnes devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, avant de dénoncer longuement ce qu'il présente comme la reconduction, dans l'opacité, du contrat Semlex sous la présidence de Félix Tshisekedi.
Mputu a décrit un mois d'attente sous silence strict : ses avocats l'auraient informé dès la dernière audience, fin juillet, qu'une décision tomberait ce lundi. Une confidentialité renforcée, selon lui, par le fait que les avocats de la défense auraient eux-mêmes porté plainte contre la justice belge pour fuite d'informations et de documents, poussant CNPAV à respecter scrupuleusement les consignes de silence en attendant le verdict.
À l'annonce du renvoi devant le tribunal correctionnel, le porte-parole dit avoir ressenti d'abord un « ouf de soulagement », soulagement pour cinq années de bataille judiciaire, pour les 51 citoyens congolais ayant remis procuration et passeport pour lancer la procédure en Belgique, et pour l'ensemble des organisations partenaires. Il évoque désormais un sentiment d'espoir : celui de voir, pour la première fois, des autorités congolaises exposées dans un procès de corruption devant une justice étrangère indépendante.
Mputu a par ailleurs appelé de ses vœux une constitution de partie civile du gouvernement congolais lui-même dans ce procès, regrettant que les citoyens se retrouvent seuls à défendre les intérêts de l'État congolais, alors que les autorités disposent, selon lui, du pouvoir d'enquêter et de se joindre à la procédure.
2020 : une occasion manquée de rupture
Interrogé sur le sort du contrat après la chute du régime Kabila, Mputu situe l'année 2020 comme un moment charnière. Le contrat Semlex, signé pour cinq ans en 2015, arrivait alors à échéance. Il affirme que CNPAV avait mené campagne dès 2018-2019 pour obtenir sa non-reconduction, sans effet, avant de profiter de l'échéance de 2020 pour réclamer publiquement l'annulation du contrat devant le tribunal de commerce congolais et la fin de la collaboration avec Semlex.
Selon son récit, le gouvernement n'a pas donné suite à cette demande. Pire : alors que des voix publiques, y compris selon lui celle de la Première ministre de l'époque, appelaient à mettre fin au contrat, l'exécutif aurait négocié « dans le plus grand secret » sa reconduction avec Osiprod, une filiale de Semlex. Mputu qualifie cet épisode d'« amateurisme au sommet de l'État », le gouvernement s'étant retrouvé, selon lui, dans l'incapacité de trouver une alternative à l'approche de l'échéance, une situation dont Semlex aurait profité pour imposer ses conditions.
La seule concession obtenue à l'époque, selon Mputu, aurait été une baisse du prix du passeport de 185 à 100 dollars, une mesure saluée dans l'opinion publique congolaise comme une avancée du gouvernement. Le porte-parole de CNPAV affirme avoir aussitôt mis en garde contre cette lecture, estimant qu'il n'y avait « aucune raison de se réjouir » puisque l'État continuait de faire affaire avec une entreprise visée par des soupçons de corruption et de captation de fonds publics.
Un contrat resté secret pendant cinq ans
Mputu affirme que CNPAV a demandé, dès cette reconduction, la publication du nouveau contrat, une demande restée sans réponse à ce jour. Il relève un paradoxe supplémentaire : la reconduction annoncée pour un an se serait en réalité prolongée jusqu'en 2025, Semlex continuant de produire les passeports congolais pendant cette période, malgré des soupçons de corruption reconnus, selon lui, jusque par des membres du gouvernement eux-mêmes lors d'échanges avec CNPAV en 2020.
Depuis l'an dernier, un nouveau contrat serait en vigueur, dont les termes demeureraient tout aussi opaques. Pour Mputu, cette succession de contrats non publiés illustre une reproduction du même système par les gouvernements successifs, avec le risque, dit-il, qu'un lanceur d'alerte ne révèle que dans cinq ou dix ans d'éventuels faits de corruption ou rétrocommissions liés aux contrats actuels.
Sur la question d'une possible rupture opérée par le pouvoir en place avec les pratiques de l'ère Kabila, Mputu se montre catégorique : une véritable rupture aurait, selon lui, supposé non seulement la fin du contrat, mais aussi un audit et un renvoi en justice des responsables, à l'image de ce que vient de faire la justice belge. En l'absence de ces mesures, il parle d'une « continuité du système, avec peut-être moins de gourmandise », mais la même opacité persistante.
CNPAV dit continuer à réclamer la transparence des contrats publics congolais dans leur ensemble, appels d'offres, identité des bénéficiaires et non plus seulement sur le seul dossier des passeports. Mputu établit un parallèle avec l'affaire de la taxe RAM, qu'il présente comme une autre illustration de cette continuité : après avoir, selon lui, capté l'argent des Congolais via le prix des passeports, l'État se serait ensuite tourné, dans ce second dossier, vers un prélèvement direct sur les téléphones des citoyens.
Le volet judiciaire congolais resté sans suite
Interrogé sur un éventuel élargissement de l'enquête ou de la mobilisation citoyenne à la période postérieure à 2019, Mputu indique que le procès belge devrait apporter des éclairages sur les années 2020-2025, Semlex ayant continué à produire des passeports durant cette période, qu'il présente comme le prolongement logique du contrat d'origine. Il affirme par ailleurs que CNPAV a déposé plusieurs plaintes auprès de la justice congolaise sur d'autres dossiers de corruption, restées selon lui sans suite, comme par le passé. Il en profite pour interpeller le ministre de la Justice, dénonçant une contradiction entre les annonces publiques de lutte contre la corruption, la création d'une agence présidentielle dédiée, et l'absence de traitement judiciaire effectif des dossiers transmis.