La menace d’une éventuelle fermeture de TikTok en République démocratique du Congo continue de susciter des interrogations dans le milieu culturel et ailleurs en RDC. Pour les artistes, créateurs de contenus et acteurs de l’industrie musicale, la plateforme est devenue un outil de découverte, de promotion et de diffusion des œuvres congolaises.
Interrogé par lors d’un X Space de ACTUALITE.CD et Stanis Bujakera, le président du Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC), Christian Bosembe, a reconnu l’importance prise par TikTok dans la promotion des jeunes talents congolais. Il assure toutefois qu’une éventuelle décision de suspension ne serait envisagée qu’en dernier recours.
« TikTok nous a apporté cela et c’est pour ça que nous disons que c’est un réseau, une plateforme qui devrait nous aider », a reconnu Christian Bosembe, tout en soulignant que la fermeture de la plateforme ne serait pas décidée à la légère.
Le régulateur des médias estime que la musique congolaise n’a cependant pas attendu les réseaux sociaux pour rayonner à l’international. Il rappelle le parcours de grandes figures de la rumba congolaise, dont Tabu Ley Rochereau, qui avaient déjà conquis les grandes scènes parisiennes avant l’arrivée des plateformes numériques.
« Le rayonnement de la culture congolaise ne peut être réduit à l’existence d’une seule plateforme. Lorsque Rochereau remplissait les salles mythiques à Paris, il n’y avait pas TikTok. Lorsque Koffi Olomidé a fait éclater la culture au plus haut niveau, il n’y avait pas TikTok », a-t-il rappelé.
TikTok, un nouveau terrain d’expression pour les artistes
Si Christian Bosembe relativise le rôle de TikTok dans l’histoire de la musique congolaise, il ne nie pas son apport actuel. La plateforme est devenue un espace privilégié pour les jeunes artistes, notamment ceux qui évoluent en dehors des circuits traditionnels de l’industrie musicale.
Freestyles, slam, extraits de chansons, danses, challenges et créations spontanées circulent quotidiennement sur TikTok, offrant à des artistes émergents une visibilité qu’ils auraient parfois difficilement obtenue par les canaux classiques.
Le président du CSAC dit lui-même suivre avec intérêt cette nouvelle génération de créateurs.
« Moi-même, je suis très, très amoureux de la manière dont certains jeunes gens font leur musique, le slam, les freestyles. Ils font de la très bonne musique parfois dans les rues de Kinshasa », a-t-il déclaré apprécie.
Cette transformation des usages a profondément modifié la manière dont la musique congolaise se fait connaître. Une chanson peut aujourd’hui toucher en quelques jours une audience située à Kinshasa, Lubumbashi, Paris, Bruxelles ou Montréal, sans nécessairement passer par les médias traditionnels.
Pour les artistes indépendants, TikTok constitue également un outil de marketing à faible coût. Un extrait de quelques secondes peut suffire à lancer un challenge, faire connaître un refrain ou attirer de nouveaux auditeurs vers les plateformes de streaming.
« Une décision de fin de parcours »
Cette importance culturelle et économique n’est pas ignorée par le CSAC. Christian Bosembe affirme que les autorités souhaitent avant tout obtenir une meilleure collaboration de TikTok dans la modération des contenus considérés comme dangereux.
La question est particulièrement sensible dans le contexte sécuritaire de l’Est de la RDC, où les autorités accusent certaines plateformes numériques d’être utilisées pour diffuser de la propagande et des contenus liés aux groupes armés.
TikTok aurait ainsi commencé à répondre à certaines demandes des autorités congolaises en procédant à l’analyse et à la suppression de comptes considérés comme problématiques.
« TikTok a fait le premier pas et nous estimons que ce n’est pas encore suffisant, mais ça nous montre au moins qu’on va dans la bonne direction », a indiqué Christian Bosembe.
Le président du CSAC affirme toutefois que les éventuelles mesures ne viseraient pas les comptes d’opposants ou les utilisateurs qui critiquent le pouvoir.
« Ce ne sont pas les comptes des opposants. Ce n’est pas les comptes de ceux qui critiquent le pouvoir. Les comptes dangereux sont les comptes appartenant aux rebelles, appartenant aux terroristes », a-t-il précisé, en distinguant la critique politique des contenus liés aux groupes armés.
Les artistes ne devraient pas être les premières victimes
Pour le secteur culturel, une restriction durable de TikTok pourrait affecter la visibilité de nombreux artistes, particulièrement ceux qui ne disposent pas d’un label ou d’une importante équipe de promotion.
La plateforme est également devenue un espace de découverte pour les producteurs, danseurs, beatmakers, humoristes et autres créateurs qui participent à l’écosystème musical. Sa disparition ou une restriction importante pourrait ainsi créer un vide dans les stratégies de communication des artistes congolais.
Christian Bosembe assure néanmoins que cette dimension est prise en compte et que l’objectif n’est pas de priver les créateurs de leur outil de travail.
« Nous n’envisageons pas, comme ça sur un coup de tête, de fermer un réseau, une plateforme, ce n’est pas l’idée », a affirmé le président du CSAC, avant d’ajouter que les autorités pourraient agir si les plateformes ne coopéraient pas suffisamment.
Kuzamba Mbuangu