À Kinshasa, le sang des manifestants sur le boulevard Triomphal

Un militant au sol
Un militant au sol

Des violences ont éclaté vendredi 12 juin à Kinshasa lors d'une manifestation organisée contre une proposition de loi ouvrant la voie à un référendum constitutionnel. Deux militants auraient été tués, selon des organisations de défense des droits humains. Le gouvernement conteste ce bilan.

Sur le sable du boulevard Triomphal, deux hommes gisent. Le premier est torse nu, face contre terre, le crâne ouvert, du sang sur le visage. Autour de lui, des pieds qui passent, des gens qui courent. Le second est allongé sur le dos, t-shirt blanc, pieds nus couverts de boue et de sang, entouré de planches brisées et de bouteilles renversées. Ni l'un ni l'autre ne bouge. Ce sont des militants de l'Engagement pour la citoyenneté et le développement, l'ECiDé, frappés devant le siège de leur parti. Ces deux photographies, prises le vendredi 12 juin 2026 en milieu de journée, sont parmi les premières preuves visuelles de ce que l'opposition congolaise et plusieurs organisations de droits humains qualifieront quelques heures plus tard de répression sanglante.

La coalition C64 avait appelé à un sit-in devant le Palais du Peuple pour protester contre une proposition de loi référendaire que ses membres considèrent comme le premier acte d'un troisième mandat présidentiel. La manifestation n'a jamais atteint sa destination. Elle s'est fracassée, à quelques centaines de mètres du Parlement, contre un dispositif policier massif et, selon plusieurs témoins concordants, contre des éléments d'un groupe partisan connu sous le nom de Force du Progrès, milice informelle proche du pouvoir, dont la présence aux côtés des forces de l'ordre a été documentée par le mouvement citoyen LUCHA, la Voix des Sans Voix et Human Rights Watch.

Martin Fayulu, figure de l'opposition congolaise, a été vu ensanglanté par un reporter d'ACTUALITE.CD présent sur place. Retranché au siège de l'ECiDé avec d'autres responsables, parmi lesquels Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund, il a déclaré par téléphone : « Ils ont commencé à tirer à balles réelles, puis ils se sont approchés et ont sorti des matraques pour nous frapper sur la tête. » Il a affirmé que deux personnes avaient été tuées devant le siège du parti.

Ces déclarations sont contestées par les autorités. La vice-ministre de l'Intérieur, Eugénie Tshiela Kamba, s'est rendue sur place dans l'après-midi pour affirmer que les images de blessés circulant sur les réseaux sociaux relevaient d'une « mise en scène orchestrée par l'opposition », qui aurait utilisé du sang animal transporté dans des bouteilles. Elle a soutenu que la Police nationale congolaise avait agi « avec professionnalisme et dans le strict respect de la loi », niant tout recours aux balles réelles.

Cette version est directement contredite par plusieurs sources indépendantes. Le Forum des Droits Humains, dont les observateurs étaient déployés sur le terrain, a documenté la mort de deux militants, des arrestations en nombre et des violences ayant touché des dirigeants de l'opposition. La LUCHA a publié un communiqué faisant état de deux décès et de plusieurs blessés par balles, ainsi que de nombreuses arrestations qualifiées d'arbitraires. La Voix des Sans Voix a évoqué une répression « musclée, sanglante et disproportionnée ». Ida Sawyer, directrice de la division Crises, Conflits et Armements de Human Rights Watch, a qualifié ces événements de « violences les plus graves contre l'opposition politique depuis le début des discussions actuelles sur la révision constitutionnelle ».

Un élément aggravant traverse plusieurs de ces témoignages : la présence alléguée, aux côtés des forces de l'ordre, de membres de la Force du Progrès. La LUCHA et la VSV signalent toutes deux avoir observé des éléments de la Police nationale opérant de concert avec ces individus lors des interventions contre le siège de l'ECiDé. Human Rights Watch indique pour sa part que la police présente sur place ne serait pas intervenue pour empêcher les attaques contre ce bâtiment.

Ces événements s'inscrivent dans une séquence politique qui s'est précipitée depuis plusieurs semaines. La proposition de loi fixant les conditions d'organisation d'un référendum, déposée le 14 décembre 2024 par le député Paul-Gaspard Ngondankoy, a été adoptée le 9 juin par l'Assemblée nationale en l'absence des élus de l'opposition, qui avaient refusé d'y participer. Le texte a été transmis au Sénat le 10 juin. La commission politique, administrative et juridique de la chambre haute disposait d'un délai de soixante-douze heures, expirant le samedi 14 juin, pour déposer son rapport.

Pour l'opposition réunie au sein de la coalition C64, cette proposition de loi n'est qu'un prélude à une révision de la Constitution du 18 février 2006, dont l'objectif réel serait de permettre à Félix Tshisekedi de se maintenir au pouvoir au-delà de décembre 2028, date à laquelle s'achève son second et constitutionnellement dernier mandat. Pour la majorité parlementaire, le texte vise uniquement à combler un vide juridique, la RDC ne disposant pas à ce jour d'une loi organique encadrant le référendum.

La coalition C64 avait initialement prévu de tenir son sit-in devant le Palais du Peuple. Le gouverneur de Kinshasa, Daniel Bumba, avait réuni la veille les partis concernés et les services de sécurité pour leur proposer un site alternatif : le terrain Assosa, dans la commune de Kasa-Vubu. L'opposition a refusé, estimant que le Palais du Peuple présentait une valeur symbolique directement liée à l'objet de sa revendication. Ce désaccord sur le lieu a contribué à tendre le dispositif bien avant les premières heures du rassemblement. Dès le matin du 12 juin, plus de deux cents policiers étaient déployés aux abords du Parlement, avec des véhicules anti-émeutes et des barrières bloquant l'accès.

La veille encore, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, avait contesté la légitimité de la mobilisation, estimant que les Congolais avaient déjà exprimé leur rejet des positions de C64 lors d'une précédente journée « ville morte » qui avait pourtant, selon ses propres termes, « paralysé Kinshasa ».

C'est dans ce contexte tendu que l'ancien président Joseph Kabila a pris la parole, le 11 juin, dans un communiqué signé depuis le Bureau du Président honoraire. Il y qualifie l'adoption de la loi référendaire de « forfaiture manifeste » et accuse Félix Tshisekedi, avec lequel il avait scellé une coalition au lendemain des élections de 2018, de trahison de son serment constitutionnel. Invoquant l'article 64 de la Constitution, qui fait obligation à tout Congolais de faire échec à quiconque exercerait le pouvoir en violation de la loi fondamentale, il appelle chaque citoyen à transformer son quartier en « cellule de résistance citoyenne ». Cette prise de position, la plus ferme depuis sa sortie du silence en mai 2025, marque une rupture nette avec la posture d'attente qu'il avait jusqu'alors maintenue. Elle survient à un moment où la crise constitutionnelle dépasse désormais le cadre du débat parlementaire pour descendre dans la rue, avec le sang que cela implique.

L'issue judiciaire de ces événements reste incertaine. La LUCHA, la VSV et Human Rights Watch réclament toutes trois l'ouverture d'une enquête indépendante pour établir les responsabilités dans les tirs sur les manifestants, les arrestations et les actes de vandalisme contre des sièges de partis. Le gouvernement n'a pas annoncé de telle enquête.

Le bilan précis des victimes demeure contesté. Deux morts sont affirmés par l'opposition et documentés par le Forum des Droits Humains et la LUCHA. Les autorités de la ville de Kinshasa rejettent ce chiffre. Ce point reste, à l'heure où ces lignes sont écrites, une zone d'incertitude factuelle que les sources disponibles ne permettent pas de trancher.