Le business des visas : corruption et services imposés dans les centres VFS - ENQUETE

Ph. ACTUALITE.CD

Une enquête menée par Lighthouse Reports avec 14 médias partenaires, dont Actualité.cd, révèle que VFS Global, prestataire de services de traitement des visas utilisé par 70 gouvernements dans 167 pays dont la RDC, pousse systématiquement les demandeurs de visas à acheter des services supplémentaires coûteux dont ils n'ont pas besoin, tout en les exposant à des demandes de pots-de-vin. 

Kinshasa, boulevard du 30 juin, à Gombe. Le centre de demande de visa pour la Chine occupe un local dans un immeuble imposant du quartier d’affaires. A l’entrée, une petite salle de réception précède une grande salle avec des guichets et des rangées de chaises pour les demandeurs. 

C’est dans cette petite salle d’entrée, près du comptoir, qu’un employé VFS négocie avec nous, alors que nous nous faisons passer pour un demandeur. Selon le barème publié en ligne, le visa chinois à entrée simple coûte 193 dollars en procédure normale, ou 238 dollars en express. Lui parle de 600 dollars. Quand nous disons n’avoir que 400 dollars, il nous demande de lui donner cette somme et d’aller verser 110 dollars à la banque. 

Pour avoir cette entrevue avec cet employé VFS, nous avons d’abord contacté par téléphone plusieurs agences proposant des visas rapides pour la Chine. 

Tous les demandeurs* de visa pour la Chine que nous avons interrogés déclarent faire appel à ces agences. Un commerçant, qui se rend en Chine depuis plus de 10 ans, affirme qu’il ne fait plus sa demande par ses propres moyens. “Seul, on a peu de chances d’y arriver,” regrette-t-il, “les agents comprennent mieux comment les choses fonctionnent en interne, et la plupart travaillent avec le personnel de VFS sur place.” 

Près d’une douzaine d’échanges avec ces agents indiquent des tarifs allant de 400 à 700 dollars, avec des promesses de délais courts, de “relations à l’intérieur de VFS” ou de visa “100% garanti”. 

L’agent qui nous a finalement mis en contact avec l’employé VFS détaille le système : “C’est moi qui dépose le dossier, et l’employé traite les dossiers à l’ambassade, au consulat chinois. Il est aussi au bureau VFS. Dès que je finis le dossier, je le lui envoie. Il trie le dossier, il facilite le dossier. Nous sommes déjà dans le système.” 

Les témoignages de clients évoquent aussi d’autres destinations. Un demandeur de visa pour le Canada affirme qu’une personne travaillant pour VFS lui a proposé une assistance payante pour constituer son dossier, d’abord à 4 000 dollars, puis à 400 dollars. 

 

« Si vous venez simplement chercher des informations sans avoir préparé votre dossier et que vous tombez sur ce type d’agent, il peut vous embrouiller et vous soutirer de l’argent. Il proposait d’aider à constituer le dossier, à obtenir les documents manquants et à rendre le dossier conforme aux exigences de la demande. Pour l’ensemble de ces services, il m’avait demandé 4 000 dollars. J’ai dit que cela ne m’intéressait pas et il est finalement descendu jusqu’à 400 dollars », témoigne-t-il. 

VFS Global indique que les allégations de corruption ou de conduite contraire à l'éthique concernaient environ 0,6 % de ses effectifs mondiaux (plus de 17 000 personnes), soit environ 102 personnes, au cours des trois dernières années, et que “tous les cas ont fait l'objet d'enquêtes approfondies et ont été traités par des mesures énergiques.” 

Les États membres ont connaissance de cas présumés de corruption. Au moins trois rapports d'inspection rédigés par des États membres de l'UE et obtenus par cette enquête font état de problèmes de corruption impliquant le personnel de VFS et des agents de sécurité, ainsi que de rendez-vous pris en dehors du système de réservation. 

D'anciens employés affirment que VFS ne signale généralement pas les cas de corruption aux gouvernements contractants, en violation de l'obligation qui incombe à l'entreprise de signaler de tels cas. 

VFS Global gère des centres de demande de visa pour le compte de gouvernements et d’ambassades. Son travail porte sur des tâches administratives : réception des dossiers, rendez-vous, biométrie, passeports et services consulaires. 

En RDC, elle traite notamment des démarches liées aux visas pour la Chine, le Canada, le Royaume-Uni et l’Afrique du Sud. Les visas Schengen, eux, passent par le centre européen des visas, géré par la Belgique à Kinshasa pour plusieurs pays Européens. 

Joris Salden, directeur général des affaires consulaires de Belgique, est contre l’externalisation de ce service, qui selon lui pénalise le demandeur et l’expose à des abus. “Le prestataire privé demande une somme en plus de ce que nous demandons nous”, dit-il. Selon lui, externaliser le service reviendrait à “généraliser le système des agents”. “C’est une mauvaise piste.” affirme-t-il “Ce n’est pas bon pour le citoyen congolais.” 

Aux frais administratifs obligatoires s’ajoutent des services additionnels proposés par VFS Global : alertes SMS, livraison de passeports, salons premium ou aide au remplissage des formulaires. Des dizaines de candidats nous ont confié avoir été poussés, induits en erreur ou n'avoir eu d'autre choix que d’acheter ces services additionnels. 

À Kinshasa, une demandeuse de visa pour le Royaume-Uni dit avoir refusé de payer environ 35 dollars pour la livraison de son passeport à domicile. “C’est trop cher, ce sont des services supplémentaires qu’ils proposent pour faire rentrer de l’argent”, dit-elle. Elle est venue récupérer elle-même son passeport et a découvert que sa demande avait été refusée. 

Au Kenya, au Nigeria et au Sénégal, des employés actuels ou anciens décrivent des objectifs de vente en échange de commissions et affirment avoir été sous pression pour proposer ces services aux demandeurs.   

 Les rapports d'inspection que nous avons consultés soulignent également une "pression excessive de VFS pour promouvoir ses services". 

Pour cause: l’analyse de reçus de demandeurs dans 16 pays montre que ces services représentaient environ 30% des revenus de VFS Global dans l’échantillon étudié. 

VFS Global a vu ses revenus doubler entre 2017 et 2024, tandis que son bénéfice d’exploitation est passé de 31 millions à 172 millions d’euros, selon ses comptes déposés au Luxembourg. Croissance que VFS attribue à la vente de ces “services à valeur ajoutée”, notamment les alertes SMS. 

Dans une réponse transmise par ses avocats, l’entreprise affirme que ses services supplémentaires sont optionnels, approuvés par les gouvernements clients, clairement expliqués aux demandeurs et qu’ils n’influencent ni les décisions de visa ni les délais de traitement. VFS affirme aussi que les disponibilités de rendez-vous, les documents exigés et les décisions de visa relèvent des gouvernements clients. 

L’entreprise dit appliquer une politique de tolérance zéro contre la fraude et les mauvais comportements. Elle affirme enquêter sur les allégations crédibles, collaborer avec les autorités et informer ses gouvernements clients lorsque des faits sont établis. 

À Kinshasa, les demandeurs rencontrés disent surtout ne pas savoir vers qui se tourner lorsque les coûts augmentent, que les rendez-vous deviennent rares ou que des agents promettent de faire avancer les dossiers. 

*Les demandeurs cités dans cet article ont requis l’anonymat par crainte de compromettre leurs démarches actuelles ou futures de visa. 

 Ruben Nyanguila, Jean Baptiste Léni