Par Patient Ligodi, journaliste et chercheur à l’Université Libre de Bruxelles et à l’UNISIC (ex-Ifasic)
Le mot « désinformation » s’est imposé partout. On l'utilise pour tout. Mais à force de tout désigner, il finit par ne plus grand-chose expliquer. Ce que le mot suppose, c'est qu'il y a quelqu'un qui ment. Un acteur, une intention, un contenu fabriqué pour tromper. Ce cadre existe. Il est utile. Mais pendant une épidémie d'Ebola, il ne suffit pas.
Prenons ce qui s'est passé en ce mois de mai en Ituri. Le 16 mai, l'OMS mentionne dans sa déclaration d'urgence internationale un cas confirmé à Kinshasa. L'information circule dans les rédactions du monde entier. Ce cas est négatif. L'INRB le confirme après des tests complémentaires. L'OMS corrige. Mais l'information erronée a déjà fait le tour. Qui a menti probablement personne. C'est une erreur dans un communiqué officiel. Difficile d'appeler ça de la « désinformation » sans forcer le trait.
Le même jour, sur la fermeture de la frontière rwandaise, quatre sources donnent quatre versions différentes en moins de vingt-quatre heures. Une source M23, le directeur d'Africa CDC, le ministère rwandais de la Santé, l'ambassade américaine à Kinshasa. La confusion est réelle. Mais il n'y a pas forcément un menteur au bout de la chaîne. Il y a une information qui court plus vite que les institutions ne se coordonnent.
Et puis il y a ce que le ministre Kamba dit lui-même lors de sa conférence de presse : « Ce n'est pas une maladie mystique ». Ce n'est pas de la sorcellerie." Ces représentations ne viennent pas d'un acteur malveillant qui aurait fabriqué un récit. Elles s'enracinent dans une histoire longue, dans une méfiance construite au fil des épidémies mal gérées, des promesses non tenues. Les traiter comme de la « désinformation » à corriger, c'est peut-être passer à côté de quelque chose.
Muyembe le dit autrement : pendant une épidémie, « il y aura une épidémie de rumeurs ». Pas forcément une campagne organisée. Une épidémie. Quelque chose qui se propage dans un environnement fragilisé, par des voies multiples, sans qu'on puisse toujours identifier un patient zéro malveillant.
C'est ce que la notion de « pollution de l'information » essaie de saisir. Pas un coupable unique, mais un environnement dégradé où l'information fiable a du mal à circuler. Les erreurs institutionnelles en font partie. Les chiffres officiels incertains aussi. Les vides d'information que les rumeurs viennent remplir aussi. Les médias communautaires qui relaient des informations sans avoir les moyens de les vérifier.
La désinformation intentionnelle, elle existe. Mais elle n'est qu'un élément parmi d'autres dans cet ensemble. Changer de mot, c'est peut-être changer de question. Plutôt que chercher qui ment, on essaie de comprendre pourquoi l'information fiable ne passe pas, n'est pas crue, n'arrive pas à temps. C'est une question plus difficile. Et sans doute plus utile sur le terrain.