Comment la RVA-SA a sombré : révélations d’Alphonse Shungu Mahungu, ex-DG blanchi par la justice

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Alphonse Shungu Mahungu, Economiste, Economètre et Agrégé de l’Ecole de Commerce Solvay, Université Libre de Bruxelles

Près de trente mois passés à la tête de la Régie des Voies Aériennes (RVA-SA) de juillet 2021 à décembre 2023 m’ont permis de constater l’ampleur des défis qui minent cette entreprise publique autrefois prometteuse. La RVA, dont l’État congolais est l’unique actionnaire, évolue dans un secteur stratégique et dispose d’atouts évidents : un territoire immense (2 345 410 km²), une distance Nord-Sud de près de 2 000 à 2 500 km et une distance Est-Ouest de l’ordre de 2 200 à 2 500 km. Pourtant, elle n’est plus la « poule aux œufs d’or » qu’elle aurait pu être. Deux décennies de gestion calamiteuse, l’absence d’une vision stratégique de ses dirigeants et la non‑exploitation efficace de ses avantages comparatifs expliquent en grande partie la situation de déclin actuel.

Constats à mon arrivée 

J’ai trouvé la RVA dans un état de déliquescence avancée. Trop politisée, l’entreprise était traitée comme un « kiosque » où les nominations reposent davantage sur des considérations partisanes que sur le mérite. De nombreux membres du conseil d’administration et certains dirigeants ignoraient les principes de base de la gestion d’entreprise : charges et produits, amortissements, provisions, gestion des risques, ratios de solvabilité, fonds de roulement, besoin en fonds de roulement, trésorerie, excédent brut d’exploitation, retour sur investissement, analyse coût-bénéfice et usage d’un tableau de bord. Le déficit de compétences managériales (gestion des conflits, conduite de réunion, gestion du temps et des priorités, animation d’équipes) était patent. Pis encore, la réglementation applicable (lois, décrets, arrêtés, circulaires) était souvent négligée.

La mission de la RVA est claire : développer, gérer et exploiter les aéroports et aérodromes du pays, et assurer la sécurité de la navigation aérienne. Elle doit ainsi contribuer à la politique de désenclavement prônée par le ministère des Transports, Voies de communication et Désenclavement. Sur les 53 infrastructures sous sa responsabilité, seules trois Ndjili (Kinshasa), Luano (Lubumbashi) et Goma avaient un statut international et généraient des recettes significatives. Goma, malheureusement, n’était plus opérationnel depuis février 2025.

Au plan financier et opérationnel, les indicateurs étaient alarmants à l’issue de 2021 :

- Résultats nets négatifs sur six derniers exercices comptables, empêchant tout autofinancement des investissements.

- Multiples saisies des comptes bancaires et contrats préjudiciables à l’entreprise.

- Endettement commercial, financier, fiscal et social écrasant.

- Dettes envers les retraités estimées à plus de 55 millions de dollars US à la fin 2021.

- Retards de salaires massifs : six mois d’arriérés pour les trois entités de Kinshasa et des retards bien plus lourds pour les aéroports de l’arrière‑pays ; les administrateurs n’avaient pas reçu leurs jetons de présence pendant plus de huit mois.

- Vétusté des équipements d’aide à la navigation remontant à 2003 : ces dispositifs étaient totalement amortis et devaient être remplacés.

Mesures d’urgence et projets structurants engagés

Face à ce sombre diagnostic, la direction que j’ai conduite a élaboré un plan de redressement articulé autour de cinq axes prioritaires visant à rendre la RVA plus forte, agile et durable :

1) Renforcer les recettes et maîtriser les dépenses

- Accroissement des produits, notamment par le développement des recettes extra‑aéronautiques (gestion des parkings, locations d’espaces, boutiques, restaurants).

- Compression et stabilisation des charges (moratoire sur certaines primes et collations, réduction des missions).

2) Lutter contre le coulage des recettes 

- Automatisation de la perception des redevances, en commençant par la numérisation de la gestion des parkings internationaux à Ndjili.

- Renforcement du contrôle sur le tarmac par un accroissement du nombre et de la présence des vérificateurs des trafics aériens (VTA).

3) Assainir les contrats et la gouvernance

- Vérification systématique des conventions signées entre la RVA et des tiers ; révision ou annulation des contrats léonins.

- Suspension temporaire des promotions et des nouveaux recrutements jusqu’à stabilisation des finances.

4) Instaurer une culture d’entreprise professionnelle

- Promotion du respect, de l’équité, de la responsabilité et d’un environnement de travail stimulant.

- Mise en place d’outils managériaux : tableau de bord, manuels de procédures, délais de traitement des courriers administratifs limités à trois ou quatre jours ouvrables.

- Renforcement des capacités techniques et administratives.

5) Moderniser les infrastructures et les équipements

- Remplacement progressif des systèmes VSAT‑2 obsolètes par des technologies VSAT‑3 full IP (projet avancé avec la firme canadienne AERONAV).

- Négociations avancées (avec la Présidence et le ministère de la Défense) pour l’acquisition de radars primaires et secondaires afin d’améliorer la surveillance du ciel et d’accroître les recettes liées aux survols.

Réalisation de projets majeurs

Malgré les difficultés, la nouvelle direction a relancé et mené à bien plusieurs chantiers importants :

- Aéroport de Bipemba (Mbuji‑Mayi) : relance et reprise des travaux du PPSA‑Phase 2 (Banque africaine de développement) piste réhabilitée et agrandie, nouveau tarmac, caserne anti‑incendie, tour de contrôle, centrale électrique taux d’avancement estimé à 90%. Objectifs : retrouver les standards internationaux, récupérer le statut d’aéroport international et créer un hub logistique régional.

- Aérogare de Mbuji‑Mayi : pose de la première pierre le 22 avril 2023. Projet financé par l’État, d’une surface prévue de 5 245 m², calqué sur les meilleures pratiques.

- Aérogare de Kolwezi (Lualaba) et Bangoka‑Kisangani (Tshopo) : achèvement et inauguration (Kolwezi le 11 juin 2025, Bangoka le 26 octobre 2024) ; ces infrastructures doivent soutenir le développement économique local.

- Aérogare de Boende (Tshuapa) et tour de contrôle de Goma : construction d’une nouvelle aérogare et d’une tour de contrôle de 26 mètres, financées respectivement par l’État et par la Banque mondiale (PASAG). Hélas, l’invasion et le pillage de l’aéroport de Goma par le M23 et l’AFC en janvier 2025 ont entraîné l’arrêt du trafic et la destruction quasi-totale des installations.

- Rénovation de la piste de Ndolo : chantier important, la piste datant de 1942 a été réhabilitée et inaugurée en juillet 2022, améliorant significativement la sécurité des aéronefs légers.

- Modernisation des aires de fret : projets pilotes de grands hangars et ponts bascules à Ndjili, Goma et Luano, puis extension à Kolwezi et Mbuji‑Mayi pour développer le fret aérien et la logistique.

Renforcement des ressources humaines et coopération internationale

La direction a lancé un vaste programme de renforcement des capacités, en deux étapes : priorité aux métiers opérationnels (contrôleurs aériens, sapeurs‑pompiers, techniciens) puis aux fonctions administratives. Des formations ont été organisées avec l’École Régionale de Sécurité Incendie (ERSI) de Douala (OACI) et avec des partenaires sud‑africains (SACAA, ATNS) pour moderniser les compétences des contrôleurs et des ingénieurs.

Social et mesures internes

- Mise en place d’un mécanisme de péréquation salariale : les aéroports productifs suppléent les plus faibles pour assurer des paiements mensuels réguliers à tous les agents de la RVA, afin d’éviter des disparités excessives entre entités.

- Acquisition de bus pour la mobilité du personnel à Ndjili (trois bus en 2023) ; projet d’extension à Luano et Goma.

- Amélioration des conditions sociales : augmentation de la dotation de la cantine, renforcement des fonds destinés à la polyclinique et à la cagnotte des retraités, projet d’achat de bus « Cobus » pour les flux passagers, construction d’une polyclinique pour tout le personnel de la RVA et d’un bâtiment administratif (fonds alloués).

Digitalisation et gouvernance des recettes

La lutte contre le coulage des recettes a pris la forme d’un projet de digitalisation de la perception de la redevance « GO‑PASS », contribution passager destinée au financement d’infrastructures et d’équipements. La bonne gouvernance de ces recettes a été une priorité, et plus de 15 millions de dollars US ont été laissés sur les comptes de l’IDEF pour garantir la continuité du financement des projets en cas d’arrêt du financement par les bailleurs étrangers, notamment la BAD.

Amélioration de la conformité aux normes OACI

La RDC a progressé de façon notable dans la mise en œuvre des normes OACI : le taux de conformité est passé de 11,4% en 2006 à 66,52% en 2023, proche de la moyenne mondiale (69,9%). Ces progrès résultent d’efforts soutenus et d’un accompagnement technique visant la sécurité aérienne, notamment lors des audits USAOP de l’OACI.

Le dossier sensible de la nouvelle aérogare de Ndjili

Le projet de nouvelle aérogare de Ndjili a connu de nombreux rebondissements. Initialement confié en 2018 au groupe chinois WIETC, cofinancé par l’EximBank de Chine pour 365 millions de dollars et trois ans de réalisation, le contrat a été résilié en 2023. Un nouveau montage en BOT (Build‑Operate‑Transfer) sur 29 ans a été proposé par le groupe turc MILVEST, avec un coût réévalué à 1,2 milliard de dollars et une livraison prévue fin 2027 / début 2028. Ce projet n’a pas abouti, en particulier en raison du manque de financement du maître d’œuvre. Entre‑temps, deux autres démarches (Qatar, Émirats arabes unis) n’ont pas été concluantes. En avril 2026, la RDC a réalisé son premier Eurobond historique (1,25 milliard de dollars) pour financer plusieurs grands projets d’infrastructures, dont la nouvelle aérogare de Kinshasa ; nous espérons que ces moyens permettront enfin la réalisation de ce projet crucial.

Bilan et impacts

Au terme de mon mandat, le 12 décembre 2023, la direction avait réalisé des acquis significatifs : résolution des différends liés aux saisies des comptes, remise en ordre des contrats préjudiciables, refus de signer des accords léonins, paiement régulier des salaires grâce à la péréquation, et réduction des arriérés (épongement de quatre des six mois pour Kinshasa et règlement des jetons de présence des Administrateurs). Les nombreux projets d’infrastructures et d’équipements engagés témoignent d’un redressement réel et d’un retour progressif vers une RVA opérationnelle et plus sûre.

Réflexions pour l’avenir : gouvernance et modèle de gestion

La RVA illustre les défis auxquels sont confrontées les entreprises publiques du portefeuille de l’État. Elles doivent contribuer à la création de richesse, à l’emploi durable, à la cohésion sociale et à la résilience économique. Or, la dérive due à la politisation des nominations, à l’absence de compétences managériales et à l’opacité contractuelle doit cesser. Il est urgent d’instituer des mécanismes robustes de sélection et d’évaluation des mandataires :

- Mettre en place un service public de recrutement chargé de tester et de sélectionner les candidats à la tête des entreprises publiques, ou recourir à des cabinets de recrutement indépendants. Ces évaluations devraient être obligatoires avant toute nomination.

- Associer des institutions indépendantes (Conseil supérieur du portefeuille, Cour des comptes, enseignants de l’École nationale d’administration) aux processus de sélection pour garantir la compétence et l’éthique des dirigeants.

- Expérimenter un modèle de contractualisation (contrat de gestion) liant l’État et ses entreprises : fixer des objectifs clairs et mesurables, autonomiser la gestion opérationnelle, évaluer périodiquement les responsables, et aligner les pratiques sur les exigences de performance du privé tout en conservant l’intérêt général.

Conclusion

La RVA peut et doit jouer un rôle pivot dans le développement économique et social de la RDC. Les succès obtenus pendant la période 2021–2023 démontrent que, malgré un contexte difficile et des décennies de défaillances, une gouvernance rigoureuse, une vision stratégique et des projets structurants peuvent relancer l’entreprise. Pour que ces acquis perdurent, il faut professionnaliser la gestion des entreprises publiques, rendre les nominations transparentes et méritocratiques, et instituer des contrats de gestion fondés sur des indicateurs de performance. Ce changement de paradigme est indispensable si la RVA et d’autres entreprises du portefeuille de l’État doivent enfin cesser d’être des “pompes à fric” pour des mandataires politiques et redevenir des leviers efficaces de développement pour notre pays.

Alphonse Shungu Mahungu,

Economiste, Economètre et Agrégé de l’Ecole de Commerce Solvay,

Université Libre de Bruxelles