Aujourd’hui coincés au Qatar et ayant, pour la plupart, travaillé avec l’armée des États-Unis pendant la guerre en Afghanistan, ces Afghans ont vivement réagi au plan du président des États-Unis, Donald Trump, actuellement en discussion avec certains États africains, notamment la République démocratique du Congo, en vue de leur transfert. Une démarche que les intéressés rejettent, rappelant le rôle majeur qu’ils ont joué au profit des États-Unis. Après la chute de Kaboul aux mains des talibans fin 2024, leur proximité avec les États-Unis faisait en effet d’eux des cibles du nouveau régime.
Près de 1 100 Afghans sont concernés, dont d’anciens interprètes de l’armée américaine, d’anciens membres des forces spéciales afghanes, ainsi que des membres de familles de militaires américains. Parmi eux figurent également de nombreux enfants. Dans une déclaration faite mercredi 22 avril et consultée par ACTUALITE.CD, ils dénoncent le fait d’avoir appris par les médias des informations concernant leur avenir et leur sort, alors même que les États-Unis les avaient rassurés quant à leur installation sur le territoire américain.
"Les États-Unis nous ont amenés ici. Les États-Unis ont vérifié nos antécédents, nous ont dit que nous allions venir en Amérique. Nous avons appris hier, par le New York Times, que le gouvernement américain envisage de nous envoyer en République démocratique du Congo. Personne du Département d'État ne nous en a informés. Aucun responsable américain n'est venu nous expliquer ce qui est prévu pour nous. Nous lisons notre avenir dans un journal, comme tout le monde. Voilà comment nous vivons depuis longtemps", lit-on dans leur déclaration.
Dans cette déclaration, des résidents afghans du camp As Sayliyah, au Qatar, attirent l’attention des États-Unis sur leur situation et la longue attente de la concrétisation des promesses faites par les autorités américaines.
"Nous sommes plus de 1 100 hommes, femmes et enfants afghans vivant actuellement au camp As Sayliyah, à Doha, au Qatar. La plupart d’entre nous avons travaillé pour ou aux côtés du gouvernement des États-Unis pendant les vingt années de présence américaine dans notre pays. Nous étions interprètes. Nous étions membres des forces spéciales afghanes. Nous étions infirmiers, chauffeurs, agents de sécurité, cuisiniers, employés de bureau dans les camps américains. Certains d’entre nous sont les épouses, les parents, les frères et les enfants de ceux qui ont servi. Certains membres de notre famille portent l’uniforme américain aujourd’hui, en service actif, tandis que nous sommes ici à attendre", ont-ils fait remarquer.
Par ailleurs, ils fustigent le silence du gouvernement des États-Unis, qui avait promis de résoudre leur situation au plus tard le 31 mars. Toutefois, lorsqu’ils écrivent aux responsables américains, certains leur répondent poliment, tandis que d’autres préfèrent ne pas donner suite, affirment-ils.
"On ne nous dit pas où nous allons. On ne nous dit pas quand nous partons. On ne nous dit pas ce qui a été décidé concernant nos dossiers. Quand nous posons des questions, on nous dit d'attendre. Nous attendons. Nous attendons depuis plus d'un an. Nous avons dépassé la date limite du 31 mars fixée par les États-Unis eux-mêmes pour notre relocalisation. Nous attendons toujours. Nous avons écrit aux membres du Congrès. Nous avons écrit aux fonctionnaires. Certaines lettres reçoivent une réponse polie. La plupart restent sans réponse. Personne ne prend le temps de s'asseoir avec nous et de nous dire : « Voici ce qui se passe, voici ce à quoi vous pouvez vous attendre. »", ont-ils déploré.
Et de poursuivre:
"Nos enfants nous demandent chaque semaine où nous allons. Nous ne savons pas quoi leur répondre. Nous devons aussi vous informer de ce qui se passe dans ce camp. Beaucoup d'entre nous ne vont pas bien. L'incertitude est devenue insupportable pour certains. La dépression est très forte ici. Des parents sont alités. Des jeunes n'entrevoient aucun avenir. Certains d'entre nous souffrent énormément".
Bien avant leur déclaration, l’ONG américaine #AfghanEvac avait vivement dénoncé le plan de l’administration Trump visant à envoyer 1 100 alliés afghans de guerre en République démocratique du Congo, le qualifiant de stratagème délibéré pour justifier leur renvoi en Afghanistan. « Ce n’est pas un plan de réinstallation. C’est un plan de refus », a déclaré Shawn VanDiver, président de l’organisation, dans un communiqué publié le 21 avril et consulté par ACTUALITE.CD.
Selon lui, la mécanique du plan est claire : « Proposer à ces familles une relocalisation vers une zone de conflit active en République démocratique du Congo, en sachant qu’elles ne peuvent pas accepter. Attendre le “non” prévisible. Puis utiliser ce “non” comme justification publique pour les renvoyer en Afghanistan, où les talibans ont un bilan documenté de meurtres de personnes ayant des liens avec les forces américaines. »
VanDiver a également rejeté la formulation du porte-parole du département d’État, Tommy Pigott, qui avait évoqué des « options de réinstallation responsables et volontaires ». « Chaque mot a été choisi pour dissimuler ce mécanisme. Aucun de ces trois mots ne résiste à l’épreuve des faits », a-t-il affirmé
L’ONG a énuméré les raisons pour lesquelles la RDC ne peut constituer une destination viable : le pays est en conflit armé avec le Rwanda, il accueille déjà plus de 600 000 réfugiés, des camps de réfugiés sur son territoire sont attaqués, il n’existe pas de diaspora afghane susceptible d’accueillir ces familles, aucun cadre de protection juridique n’est en place et aucun accord confirmé de Kinshasa n’a été annoncé pour les recevoir.
Rappelons-le, tous ont été évacués d’Afghanistan par les Américains après la chute de Kaboul aux mains des talibans fin 2024, car leur proximité avec les États-Unis en faisait des cibles du nouveau régime. Depuis, ils ont été envoyés au Qatar, dans une ancienne base militaire américaine, le camp d’As Sayliyah, où ils pensaient transiter avant d’être réinstallés aux États-Unis. Selon nos confrères de RFI, telle était la promesse de l’administration de l’époque, celle de Joe Biden, qui avait accueilli près de 190 000 Afghans au lendemain de la chute de Kaboul.
Mais depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, précise la source citée, ce scénario est compromis. Non seulement le président américain a suspendu l’entrée des ressortissants afghans aux États-Unis, mais il a également, en janvier dernier, clairement annoncé son refus d’accueillir ces Afghans évacués, ainsi que sa décision de fermer le camp qui les héberge, plongeant ces familles et anciens collaborateurs de l’armée américaine dans l’impasse.
Clément MUAMBA