CAN 2025 : comment Michel Kuka Mbolandinga a pu revisiter la mémoire de Lumumba sur la scène internationale 

Lumumba Vea Ph. Droits tiers
Lumumba Vea Ph. Droits tiers

À la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2025 au Maroc, les stars n’étaient pas toutes sur la pelouse. En plus des Chancel Mbemba, Sadio Mané, Mohammed Salah, Achraf Hakimi ou encore Victor Osimehn, cette 35e édition a connu bien d’autres stars loin du rectangle vert. Dans les tribunes, l’une d’entre elles est devenue populaire, iconique, et même, légendaire. Il s’agit de Michel Kuka Mbolandinga. Personne n’aurait parié sur lui au début de la compétition. Et pourtant, ce supporter congolais, âgé de 49 ans, a attiré toutes les caméras du monde entier en restant debout et immobile pendant tous les matchs des Léopards. 

Posé sur un piédestal, il ne s’est autorisé aucun relâchement et a conservé sa position, peu importe le scénario se jouant sur le terrain. Bras droit levé, paume de la main ouverte vers le ciel, le buste bien droit et le regard fixé vers l’horizon. Une posture directement inspirée du salut emblématique de Patrice Emery Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant. 

Au total, Michel Kuka est resté ainsi 438 minutes sans relâche, indifférent au bruit des tribunes, aux chants, aux supporters qui sautent dans tous les sens et aux rebondissements du jeu. Une "immobilité spectrale", qui a rapidement fait de lui une véritable star sur les réseaux sociaux.

Réactiver Lumumba par le corps et le geste

La performance de Michel Kuka a ravivé la mémoire de Patrice Emery Lumumba, figure majeure de l’indépendance de la RDC en 1960, et icône de la lutte anticoloniale. Dans un stade, lieu de passion populaire par excellence, et surtout à la CAN, la plus grande messe du football africain, cette posture silencieuse a agi comme un rappel historique très puissant.

Pour de nombreux observateurs, Michel Kuka n’a pas seulement incarné Lumumba comme une statue figée, mais comme une mémoire vivante, reliant le sacrifice du passé aux émotions du présent.

« Il a réactivé sa mémoire, en donnant chair à une image fondatrice de l’histoire congolaise et africaine. Bras levé, buste droit, regard droit devant : une incarnation de la droiture, de la résistance et de la dignité face à l’oppression », a souligné Grâce Kakera Bilola, artiste et présidente de l’Association des jeunes écrivains du Congo. Elle ajoute : « Michel Kuka ne mime pas une statue. Il réveille l’esprit de Lumumba ». 

Pendant les 90 minutes d’un match de football, celui qui est connu sous le pseudonyme de "Lumumba Vea" a rappelé au monde entier que le patriotisme ne se limite pas aux discours, mais se manifeste dans chaque posture, chaque geste, chaque engagement. 

Son geste a suscité une curiosité mondiale autour de la RDC, de son histoire, de Lumumba et de ses luttes. Car, si une image peut vieillir ou disparaître, comme l’estime Christian Gombo, le combat de Lumumba, lui, demeure. 

« L’acte de Lumumba Vea est un acte patriotique d’une portée universelle, car il refuse de laisser mourir la mémoire, et encore moins d’oublier, cet homme-dieu. Un héros ! Le plus grand qui soit. Grâce à ce génie, Lumumba restera vivant dans l’esprit de ceux qui rêvent d’un monde juste et libre », dit-il. 

Le phénomène Michel Kuka, plus connu sous le surnom de Lumumba Vea, a également provoqué un véritable séisme mémoriel. Immobile dans les tribunes, il a pourtant réussi à mettre en mouvement les consciences. « En restant figé, il a fait bouger les esprits », analyse Emmanuel Kuzamba, journaliste et responsable du Desk Culture d’Actualité.cd.

Au-delà de l’impact symbolique, ce dernier s’interroge sur la possibilité de transformer l’aura de Lumumba Vea en un véritable "capital touristique". Selon lui, le geste de Michel Kuka relève de ce qu’on appellerait en sociologie "Syndrome de l’icône vivante". « Il a su créer un pont mental entre le passé (le sacrifice de Patrice Lumumba) et le présent, incarné par la ferveur populaire du football », explique-t-il. 

Cette résonance symbolique a largement dépassé le cadre sportif. Entre décembre 2025 et janvier 2026, l’apparition de Michel Kuka a affolé les moteurs de recherche en ligne autour de Patrice Emery Lumumba et la RDC. Selon Digital Congo, plus de 300 millions de recherches ont été effectuées à travers le monde durant cette période. « Cela peut créer ou a déjà créé la curiosité au niveau mondial », observe Emmanuel Kuzamba, convaincu qu’une « nouvelle vague de tourisme de mémoire est en train d’émerger ». 

Dans cette perspective, les sites les plus susceptibles d’attirer l’attention internationale seraient notamment l’Échangeur de Limete à Kinshasa, espace mémoriel abritant des reliques de Lumumba, ainsi que Shilatambo, dans le Haut-Katanga, lieu emblématique de son sacrifice.

Une reconnaissance au sommet de l’État

La Confédération africaine de football (CAF) a officiellement salué cette performance singulière. Dans une publication diffusée sur ses plateformes numériques, l’instance continentale écrit :

« Parmi les millions de supporters qui ont animé la TotalEnergies CAF Coupe d'Afrique des Nations Maroc 2025, une silhouette s'est détachée avec une intensité particulière. Michel Kuka, plus connu sous le nom de Lumumba VEA, qui n'est ni joueur, ni officiel, ni dirigeant.(...) Il n'était pas venu chercher la lumière. Il n'a pas sollicité les caméras ni provoqué le spectacle. Il est arrivé avec son drapeau, son portrait et sa conviction. Et la CAN l'a rencontré ». 

Dans le même élan, le président de la République, Félix Antoine Tshisekedi, a décidé de l’honorer lors d’une audience officielle à la Cité de l’Union africaine.

Ce geste est important. Il reconnaît que la culture et l’art sont des vecteurs puissants de mémoire et de conscience nationale.

Mais cet hommage dépasse largement le cadre protocolaire. « Il interroge le Congo et l’Afrique entière sur la manière dont nous préservons nos mémoires, honorons nos héros et transmettons nos valeurs. Michel Kuka, par son geste silencieux, nous rappelle que la mémoire n’est pas décorative. Elle est un acte vivant de résistance et de responsabilité », souligne un observateur. 

À la CAN 2025, Michel Kuka n’a inscrit aucun but et n’a offert aucune passe décisive. Pourtant, son impact s’est révélé bien plus durable que bien des performances sportives. Par sa posture et son silence, il a rappelé au monde que la RDC est une nation de mémoire, de dignité et de grandeur.

Un message puissant, en résonance avec cette célèbre phrase de Patrice Emery Lumumba : « Le Congo est grand, et il exige de nous de la grandeur ».

James Mutuba