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Grand Katanga–Grand Kasaï : cinq ans après les engagements de Lubumbashi, la paix intercommunautaire toujours sans garanties durables

ACTUALITE.CD

Tribune 

Plus de 70 recommandations avaient été formulées en avril 2022 pour prévenir les tensions entre les communautés katangaises et kasaïennes. Mais, cinq ans après, le suivi de ces engagements demeure insuffisamment documenté. Alors que les causes économiques et sociales des tensions persistent, l’absence d’un mécanisme public de redevabilité clairement établi soulève une question préoccupante : les autorités ont-elles réellement tiré les leçons des crises passées ?

La paix entre les communautés du Grand Katanga et du Grand Kasaï est-elle durablement consolidée ou repose-t-elle encore sur des appels ponctuels au calme, sans mécanisme suffisamment structuré pour prévenir une nouvelle flambée de violences ? Cinq ans après la conférence interprovinciale organisée à Lubumbashi, du 22 au 30 avril 2022, cette interrogation demeure au cœur des préoccupations.

À l’époque, les tensions entre certaines composantes des communautés katangaises et kasaïennes avaient atteint un niveau préoccupant. Les discours hostiles, les accusations réciproques et les controverses autour des déplacements des populations avaient fragilisé la cohabitation. La migration de ressortissants du Grand Kasaï vers les centres économiques du Grand Katanga était devenue un sujet de crispation sociale et politique. C’est le cas encore aujourd’hui.

Face à cette situation, la conférence interprovinciale avait réuni les représentants des neuf provinces concernées : les cinq provinces du Grand Kasaï et les quatre provinces du Grand Katanga. Les travaux avaient débouché sur plus de 70 recommandations destinées à consolider la paix, à promouvoir le vivre-ensemble et à s’attaquer aux causes profondes des tensions.

Cinq ans plus tard, cependant, le bilan documentaire de leur mise en œuvre révèle une réalité préoccupante : si certaines initiatives de développement ont progressé, les mécanismes de suivi des engagements et de prévention durable des conflits restent insuffisamment documentés.

Plus de 70 recommandations, mais quel bilan concret ?

La conférence de Lubumbashi ne se limitait pas à un appel à la réconciliation. Elle entendait apporter des réponses à des problèmes structurels qui alimentent les tensions : sous-développement de certains territoires du Grand Kasaï, concentration des opportunités économiques dans les grands centres du Grand Katanga, difficultés d’accès à l’emploi, insuffisance des infrastructures, enjeux de sécurité et fragilité des relations entre les communautés.

Les recommandations couvraient quatre domaines : politique, administratif et juridique ; sécurité ; socioculturel ; économie.

Elles prévoyaient notamment la création d’un cadre permanent de concertation entre les deux espaces, le développement de pôles économiques dans le Grand Kasaï, la promotion de l’entrepreneuriat, l’amélioration des infrastructures, le renforcement de la formation professionnelle des jeunes et l’intensification des actions de sensibilisation à la tolérance.

L’ambition était donc claire : prévenir les tensions en s’attaquant non seulement à leurs manifestations immédiates, mais également aux inégalités et aux frustrations susceptibles de les alimenter.

Or, le suivi documentaire couvrant la période d’avril 2022 à septembre 2026 ne permet pas d’établir un bilan public consolidé, recommandation par recommandation, indiquant les responsabilités, les budgets mobilisés, les échéances respectées et les résultats obtenus.

Cette insuffisance est loin d’être anodine. Lorsqu’un engagement politique majeur ne fait pas l’objet d’un suivi transparent, il devient difficile pour les citoyens de savoir ce qui a été réalisé, ce qui reste en suspens et qui doit répondre des retards.

Il convient toutefois de préciser que l’absence de preuves publiques suffisantes ne signifie pas nécessairement qu’aucune action n’a été entreprise. Elle révèle, à tout le moins, un déficit de documentation, de transparence et de redevabilité.

La prévention des violences : le maillon faible ?

Le constat est particulièrement préoccupant en matière de cohésion sociale.

En décembre 2022, quelques mois seulement après la conférence, Radio Okapi rapportait un appel de l’ex-gouverneur du Haut-Katanga, Jacques Kyabula, à la cohabitation pacifique entre Katangais et Kasaïens. Cet épisode illustrait la nécessité de maintenir la vigilance et de poursuivre les efforts de réconciliation au-delà de la rencontre de Lubumbashi.

Mais les appels au calme, aussi nécessaires soient-ils, ne constituent pas à eux seuls une politique de prévention des conflits.

Une paix durable suppose des mécanismes permanents de médiation, des dispositifs d’alerte précoce, une surveillance des discours de haine, une réponse rapide aux incidents et une collaboration organisée entre les autorités, les responsables communautaires, la société civile, les médias et les organisations de jeunesse.

Or, le suivi documentaire disponible ne permet pas d’établir l’existence d’une architecture interprovinciale de prévention fonctionnant de manière régulière, avec des réunions périodiques, des ressources identifiées, des rapports publics et des indicateurs permettant de mesurer son efficacité.

C’est précisément là que réside l’une des principales faiblesses du processus engagé en 2022. La réconciliation ne peut dépendre uniquement de la bonne volonté des dirigeants du moment ou de déclarations publiques prononcées lorsque les tensions remontent. Elle doit être organisée, financée et évaluée dans la durée.

Le risque est de ne réagir qu'après l'apparition des tensions, au lieu de prévenir les conditions susceptibles de provoquer une nouvelle crise.

Les leçons du passé semblent-elles oubliées ?

Les relations entre les communautés katangaises et kasaïennes ont déjà été marquées par des épisodes douloureux de tensions et de violences. Cette mémoire collective devrait constituer un puissant avertissement contre toute banalisation des discours d'exclusion ou des accusations visant une communauté dans son ensemble.

L'histoire montre que les tensions identitaires peuvent rapidement dépasser le cadre des controverses verbales lorsqu'elles sont alimentées par des mobilisations politiques, des rumeurs, des difficultés économiques ou des incidents mal gérés.

Il serait cependant inexact d'affirmer, sans enquête complémentaire, que les violences passées vont nécessairement se reproduire. De même, les éléments du suivi documentaire ne permettent pas de conclure que toutes les autorités sont restées inactives.

En revanche, ils justifient une interrogation de fond : quelles garanties concrètes ont été mises en place pour empêcher que les mêmes facteurs de tension ne produisent de nouvelles crises ?

Combien de mécanismes locaux de médiation sont effectivement opérationnels ? Quelles mesures ont été prises pour identifier et traiter les discours de haine ? Quels dispositifs permettent de détecter les premières manifestations d'une hostilité communautaire ? Existe-t-il une procédure coordonnée entre les neuf provinces pour prévenir une escalade ?

En l'absence de réponses publiques précises à ces questions, la prévention demeure difficile à évaluer et la population ne dispose pas de garanties suffisamment visibles quant à la continuité des engagements pris.

La migration, un problème mal posé ?

L'un des enseignements majeurs de la conférence de 2022 est que les tensions ne peuvent être comprises indépendamment des déséquilibres territoriaux.

Le Grand Katanga, porté notamment par son activité minière et ses centres économiques, attire des populations à la recherche d'emplois et d'opportunités. Dans le même temps, plusieurs territoires du Grand Kasaï demeurent confrontés à des difficultés de désenclavement, d'accès à l'énergie, de développement industriel et de création d'emplois.

Dans ces conditions, la mobilité des populations ne devrait pas être présentée comme une faute collective ou comme un problème imputable à leur seule origine géographique. Elle constitue également une conséquence des différences d'opportunités entre les territoires.

La conférence avait justement recommandé de renforcer les centres d'attraction économique et sociale dans le Grand Kasaï, de soutenir l'agriculture, la pêche et l'élevage, de faciliter la création d'entreprises et de développer les infrastructures.

La question essentielle est de savoir dans quelle mesure ces engagements ont été transformés en résultats mesurables.

Certains progrès sont documentés. Le projet de modernisation de la route Kananga–Kalamba-Mbuji, qui contribue au désenclavement du Kasaï-Central et aux échanges avec l'Angola, affichait, selon des informations publiées en avril 2026, un taux d'exécution de 40 %.

Ce chantier constitue une avancée concrète. Toutefois il ne suffit pas à démontrer que les recommandations économiques de la conférence ont été globalement exécutées, ni que les conditions de vie et les perspectives d'emploi se sont suffisamment améliorées pour réduire les facteurs de vulnérabilité.

Le Programme de développement local des 145 territoires poursuit également des objectifs compatibles avec le renforcement des infrastructures et des services de base. Mais il ne peut être considéré automatiquement comme une mise en œuvre des résolutions de Lubumbashi sans éléments établissant un lien précis entre les engagements de 2022 et les réalisations obtenues.

La distinction est importante : annoncer des programmes ou constater des projets en cours n'équivaut pas à démontrer que les causes profondes des tensions ont été durablement traitées.

Un cadre de concertation dont l'efficacité reste à démontrer

Parmi les engagements de 2022 figurait la mise en place d'un cadre permanent de concertation entre le Grand Katanga et le Grand Kasaï.

En mai 2022, le gouverneur du Haut-Katanga avait annoncé la mise en place d'un tel cadre. Cette initiative allait dans le sens d'une institutionnalisation du dialogue entre les deux espaces.

Cependant, les documents examinés ne permettent pas d'établir une continuité suffisamment documentée de son fonctionnement jusqu'en 2026. Les comptes rendus successifs des réunions, les décisions adoptées, les moyens mobilisés et les résultats obtenus ne sont pas consolidés dans un bilan public permettant d'en mesurer l'efficacité.

Cette lacune pose une question fondamentale : si un mécanisme permanent de concertation a été annoncé, fonctionne-t-il encore régulièrement et dispose-t-il des moyens nécessaires pour intervenir avant qu'une crise ne dégénère ?

Un cadre de dialogue ne peut se réduire à une annonce institutionnelle. Il doit être doté d'un secrétariat technique, d'un calendrier de travail, de responsabilités clairement réparties et d'une capacité à traiter les alertes provenant des territoires.

Sans ces éléments, le risque est de disposer d'une structure nominale plutôt que d'un instrument opérationnel de prévention.

Les autorités doivent rendre compte

Le principal problème mis en évidence par le suivi de la conférence de Lubumbashi n'est pas nécessairement l'absence totale d'initiatives. C'est l'impossibilité, à partir des informations publiques disponibles, de mesurer précisément la portée des engagements et leur contribution à la prévention des conflits.

La responsabilité est partagée entre les institutions nationales, les gouvernements provinciaux, les assemblées provinciales et les autres acteurs concernés. Mais cette pluralité d'intervenants ne saurait justifier l'absence d'un bilan commun.

Il appartient aux autorités compétentes de publier un état d'exécution des recommandations, en précisant pour chacune d'elles le responsable, le budget, le calendrier, les réalisations, les difficultés rencontrées et les mesures correctives envisagées.

Un tel exercice permettrait de distinguer les engagements exécutés, ceux qui le sont partiellement, ceux qui sont encore en cours et ceux qui n'ont pas reçu de suite documentée.

Il permettrait également de vérifier si les ressources publiques ont été mobilisées conformément aux priorités annoncées et si les actions de prévention ont produit des effets perceptibles dans les communautés.

La société civile, les médias, les responsables coutumiers et les organisations de jeunesse devraient être associés à cette évaluation. Leur participation est essentielle pour confronter les déclarations institutionnelles à la réalité vécue sur le terrain.

Neuf provinces face à une responsabilité commune

La prévention des tensions ne peut être confiée exclusivement aux autorités du Haut-Katanga ou à celles du Kasaï-Oriental. Elle exige une approche coordonnée entre les neuf provinces concernées.

Un programme crédible devrait reposer sur trois priorités complémentaires.

La première consiste à renforcer la prévention locale : médiation communautaire, traitement des alertes, sensibilisation permanente et réponse aux discours de haine, notamment sur les réseaux sociaux.

La deuxième porte sur le développement territorial. Il s'agit de soutenir la création d'emplois, les petites et moyennes entreprises, l'agriculture, la formation professionnelle, l'accès à l'énergie et les infrastructures dans les territoires d'origine des migrations, tout en améliorant la planification et les services dans les zones d'accueil.

La troisième priorité est la redevabilité. Un rapport annuel public devrait présenter les progrès accomplis, les incidents signalés, les actions de prévention réalisées et les engagements restant à exécuter.

La collecte de données sur les migrations doit, elle aussi, servir à planifier les services et les infrastructures, et non à stigmatiser les populations. La liberté de circulation et d'installation des Congolais doit être respectée, conformément à la Constitution.

Le temps des conférences doit céder la place à celui des résultats

Cinq ans après les engagements de Lubumbashi, le bilan ne permet pas de parler d'un échec total. Des initiatives existent, certains projets avancent et des efforts de sensibilisation ont été entrepris.

Mais il serait tout aussi injustifié de présenter le processus comme une réussite pleinement démontrée. La mise en œuvre apparaît partielle et fragmentée, tandis que le suivi institutionnel des recommandations et les garanties de prévention demeurent insuffisamment documentés.

Le véritable enjeu est désormais d'éviter que la question des relations entre Katangais et Kasaïens ne revienne au premier plan uniquement lorsque les tensions deviennent visibles.

La paix ne se construit pas seulement par des déclarations de réconciliation. Elle exige des institutions capables d'anticiper les crises, des politiques publiques s'attaquant aux inégalités territoriales, des mécanismes de médiation fonctionnels et une volonté politique durable.

Les autorités des neuf provinces, avec l'appui du Gouvernement central, doivent donc répondre à une question essentielle : qu'est-ce qui a été concrètement fait depuis 2022 pour que les violences du passé ne se reproduisent plus ?

Tant que cette question ne recevra pas une réponse documentée, accompagnée de résultats vérifiables et d'engagements financés, les inquiétudes sur l'avenir de la cohabitation intercommunautaire resteront légitimes.

Une conférence ne garantit pas la paix. Seule la mise en œuvre effective, transparente et durable de ses engagements peut transformer la réconciliation proclamée en une sécurité réelle pour toutes les communautés.

Pour ce faire, il faut solliciter les réactions officielles des gouvernements provinciaux concernés et du gouvernement central sur le bilan des recommandations de 2022, en particulier sur le fonctionnement du cadre permanent de concertation.

Nawezi Karl Joseph

Journaliste indépendant