Par Chercheuse et communicatrice, Lusiense Zena. Auteure de « Télévision et santé. Conditions de production des émissions télévisées de santé à Kinshasa », publié chez L’Harmattan
Il y a des anniversaires qui invitent à regarder derrière soi.
Et puis, il y a ceux qui obligent à regarder devant.
Célébrer dix années d’ACTUALITE.CD appartient à cette deuxième catégorie.
Dix ans dans la vie d’un média, ce n’est pas seulement une durée. C’est une traversée. Une décennie faite de bouleversements technologiques, de crises politiques, de mutations sociales, de nouvelles habitudes de consommation de l’information et, surtout, d’une transformation profonde du rapport entre le journaliste, l’information et le public.
Mais au-delà des dix années écoulées, une question mérite d’être posée avec sérieux : quel journalisme voulons-nous pour la République démocratique du Congo dans les dix prochaines années ?
La question est plus importante qu’elle n’en a l’air.
Car nous pouvons facilement imaginer le journalisme de demain : davantage de numérique, de vidéos courtes, d’intelligence artificielle, de podcasts, de diffusion instantanée et de plateformes sociales.
Mais disposer de nouveaux outils ne signifie pas nécessairement produire un meilleur journalisme.
Le véritable défi n’est donc pas de savoir à quoi ressemblera le média de demain.
Il est de savoir quelle société nous voulons construire avec l’information dont elle disposera.
Informer plus vite ne signifie pas toujours mieux informer
Notre époque a fait de la vitesse une valeur presque absolue.
Une information qui arrive quelques minutes avant les autres est considérée comme une victoire. Le clic devient un indicateur de performance. L’audience devient parfois la mesure ultime de la pertinence.
Pourtant, le journalisme ne devrait pas être une course contre la montre.
Parce qu'une information fausse diffusée rapidement peut produire davantage de dégâts qu'une information exacte publiée quelques minutes plus tard.
Dans les dix prochaines années, le journaliste congolais devra donc relever un paradoxe : être capable d’aller vite sans sacrifier le temps nécessaire à la vérification, à la contextualisation et à la compréhension.
C’est probablement là que se jouera une partie de la crédibilité des médias.
Le journalisme devra reconquérir la confiance
La question de l’avenir du journalisme est aussi une question de confiance.
Pourquoi le public croit-il encore à certains médias et doute-t-il de certains autres ?
Pourquoi une publication sur les réseaux sociaux peut-elle parfois être considérée comme plus crédible qu’un reportage construit par un professionnel ?
Ces interrogations ne peuvent pas être balayées d’un revers de main.
Elles obligent la profession à regarder ses propres pratiques.
Le journalisme des dix prochaines années devra être un journalisme qui explique davantage, qui vérifie davantage et qui accepte de reconnaître ses erreurs lorsqu’elles surviennent.
Un journalisme qui ne cherche pas seulement à dire « voici ce qui s’est passé », mais qui aide aussi le citoyen à comprendre « pourquoi cela s’est passé, avec quelles conséquences et que devons-nous en comprendre ? »
C’est cette capacité à donner du sens qui pourrait devenir l’un des grands avantages du journalisme professionnel face à la déferlante informationnelle.
Et le citoyen dans tout cela ?
Il y a un autre changement que nous ne pouvons plus ignorer : le public n’est plus seulement consommateur d’information.
Il commente. Il filme. Il publie. Il partage. Il conteste. Il vérifie parfois lui-même. Il devient, à certains moments, source d’information.
Le journaliste ne travaille donc plus face à un public silencieux.
Il travaille avec un public qui observe également le journaliste.
Cette nouvelle relation doit être pensée non comme une menace, mais comme une opportunité.
Le journalisme de demain devra davantage écouter la société.
Écouter les quartiers populaires. Écouter les jeunes. Écouter les femmes. Écouter les territoires éloignés du centre du pouvoir. Écouter ceux dont la parole apparaît rarement dans les grands médias.
Car une démocratie ne peut pas être correctement informée si une partie de la société demeure constamment invisible.
Nous avons besoin d’un journalisme qui éclaire, pas seulement qui alerte
La RDC est confrontée à des crises multiples : sécuritaires, sanitaires, économiques, sociales, environnementales et institutionnelles.
Dans un tel contexte, le journaliste ne peut pas être seulement un transmetteur d'alertes.
Il doit aussi contribuer à rendre les crises intelligibles.
Prenons les questions de santé publique.
Lorsqu'une épidémie survient, informer sur le nombre de cas est indispensable. Mais cela ne suffit pas.
Il faut aussi expliquer les comportements à adopter, déconstruire les rumeurs, comprendre les résistances, donner la parole aux communautés, interroger les politiques publiques et rendre accessibles des informations scientifiques parfois complexes.
C’est là que le journalisme rejoint une responsabilité plus large : permettre à la société de comprendre pour pouvoir agir.
L'intelligence artificielle changera le métier. Elle ne devra pas changer son âme.
Dans les dix prochaines années, l'intelligence artificielle transformera profondément les rédactions.
Elle pourra aider à rechercher, transcrire, traduire, analyser des données et produire certains contenus.
Mais elle posera aussi une question fondamentale : qu'est-ce qui restera proprement humain dans le métier de journaliste ?
La réponse pourrait se trouver dans ce que la technologie ne devrait jamais remplacer : le jugement, l'éthique, l'enquête, la confrontation des sources, la compréhension du contexte, l'écoute et la responsabilité.
Une machine peut générer un texte.
Elle ne porte pas les conséquences sociales de ce texte.
Le journaliste, lui, les porte.
C’est pourquoi le futur du journalisme ne sera pas seulement technologique. Il sera profondément éthique.
Dix ans après, et dix ans devant nous
L’anniversaire d’ACTUALITE.CD est donc une occasion de célébrer, certes.
Mais il est surtout une invitation à réfléchir.
À réfléchir à ce que nous attendons de nos médias.
À ce que nous exigeons de nos journalistes.
À ce que nous sommes prêts à financer.
À ce que nous acceptons de partager.
À la place que nous voulons donner à la vérité dans une société saturée d’informations.
Car il faut le dire : le journalisme que nous aurons demain dépendra aussi du public que nous sommes aujourd’hui.
Si nous récompensons uniquement le sensationnel, les médias produiront du sensationnel.
Si nous exigeons de la profondeur, de la rigueur et de la vérité, nous contribuerons à créer un autre écosystème médiatique.
Alors, quel journalisme voulons-nous pour la RDC dans les dix prochaines années ?
Personnellement, je rêve d’un journalisme congolais plus libre, plus exigeant, plus inclusif, plus proche des réalités vécues et surtout plus courageux dans sa quête de vérité.
Un journalisme qui ne soit ni au service des pouvoirs, ni prisonnier des audiences.
Un journalisme capable de questionner sans détruire, de dénoncer sans manipuler, d’expliquer sans simplifier à outrance et de donner une voix à ceux qui en ont rarement.
Parce qu’au fond, l’enjeu des dix prochaines années n’est pas simplement de savoir combien de médias nous aurons.
Il est de savoir quelle démocratie, quelle citoyenneté et quelle société ces médias contribueront à construire.
Dix ans d’ACTUALITE.CD : une décennie s’achève.
Mais la vraie question commence maintenant.
Quel journalisme voulons-nous transmettre à la prochaine génération ?
Expert en sciences de l'information et de la communication — Expert en communication pour la santé et communication pour le changement social et de comportement