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Dialogue national en RDC : sans les personnes sourdes, l’inclusion restera un slogan (Tribune)

Noëmie Kilembe, experte et formatrice en journalisme inclusif

Le dialogue national annoncé en République démocratique du Congo se veut inclusif. Mais son premier test sera simple : les personnes sourdes pourront-elles comprendre ce qui se décide, prendre la parole et influencer les choix qui engageront le pays ?

Une démocratie qui parle sans être comprise exclut déjà une partie de ses citoyens. L’exclusion commence parfois par une annonce sans interprète, une réunion sans langue des signes, une vidéo sans sous-titres ou une consultation numérique composée uniquement d’audios.

Le processus a été relancé le 17 juillet 2026, à la Cité de l’Union africaine, à Kinshasa, lors d’une rencontre entre le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo et une délégation des principales confessions religieuses. À la sortie de l’audience, le cardinal Fridolin Ambongo a affirmé que le chef de l’État avait opté pour l’organisation d’un dialogue national inclusif. Le 27 août, une adresse à la nation en a précisé les contours : consultations dans les 26 provinces, puis assises nationales à Kinshasa, dans un délai maximal de trois mois. Parmi les composantes appelées à être consultées figurent les représentants des personnes vivant avec handicap.

Cette mention est importante. Mais elle ne vaut engagement que si l’accessibilité est intégrée dès le départ. Inviter une personne sourde dans une salle sans interprétation qualifiée, diffuser un discours sans incrustation visible en langue des signes ou lancer une consultation essentiellement sonore ne crée pas l’inclusion : cela maquille l’exclusion.

Les chiffres rappellent l’ampleur de l’enjeu. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, plus de 1,5 milliard de personnes vivent avec une perte auditive, dont environ 430 millions avec une perte invalidante nécessitant des services de réadaptation. La Fédération mondiale des sourds évoque environ 70 millions de personnes sourdes dans le monde, dont 80 % vivent dans des pays en développement. En RDC, les données publiques spécifiques aux personnes sourdes restent rares. Cette absence de chiffres est déjà, en soi, un signal d’alerte. Les textes congolais reconnaissent toutefois l’ampleur du handicap : l’exposé des motifs de la Loi organique n° 22/003 cite une prévalence approximative de 13,7 % de la population nationale.

Les données de la Banque mondiale ajoutent un autre élément de contexte : plus de 112 millions d’habitants en 2025, environ 22,5 % d’accès à l’électricité en 2024 et près de 20 % d’utilisateurs d’Internet la même année. Autrement dit, une stratégie d’inclusion ne peut pas reposer uniquement sur le numérique, la télévision nationale ou des réunions concentrées à Kinshasa.

Des droits existent. L’accès, lui, reste précaire.

Sur le papier, la RDC dispose déjà d’un cadre juridique. La Loi organique n° 22/003 du 3 mai 2022 protège et promeut les droits des personnes avec handicap. Le pays a également ratifié la Convention relative aux droits des personnes handicapées, qui fait de l’accessibilité de l’information et de la communication une condition de l’exercice effectif des libertés publiques. Dans le débat national, la reconnaissance de la langue des signes congolaise progresse. Mais, sur le terrain, l’écart demeure considérable : pénurie d’interprètes qualifiés, faible accessibilité des médias, services publics peu préparés et absence de relais dans plusieurs territoires.

À cela s’ajoute une réalité souvent ignorée : la communauté sourde n’est pas homogène. Certaines personnes utilisent couramment la langue des signes congolaise ; d’autres recourent à des variantes locales, à des signes familiaux ou à des systèmes influencés par d’autres langues des signes. Certaines maîtrisent le français écrit, le lingala, le swahili, le kikongo ou le tshiluba ; d’autres ont connu une scolarisation interrompue ou inaccessible.

Les contraintes matérielles pèsent elles aussi. La couverture Internet, le coût des données et l’accès à l’électricité varient fortement d’un territoire à l’autre. La radio reste influente, mais elle demeure, par nature, inaccessible aux personnes qui ne perçoivent pas le son. Les vidéos sur téléphone peuvent devenir un puissant canal de proximité, à condition d’être légères, sous-titrées, bien éclairées, filmées en plan suffisamment large pour rendre les signes lisibles et accompagnées d’un texte simple.

Six leviers pour un dialogue réellement inclusif.

Le principe est connu : « Rien sur nous sans nous ». Appliqué au dialogue national, il impose de donner aux personnes sourdes un rôle de décision dans le dispositif, et non une simple place de bénéficiaires.

Avant toute campagne, le comité organisateur du dialogue national devrait créer une cellule nationale d’accessibilité composée majoritairement de personnes sourdes issues de plusieurs provinces, avec une représentation des femmes et des jeunes sourds, des organisations spécialisées, des interprètes qualifiés, des professionnels des médias accessibles et un point focal de l’administration. Cette cellule aurait une mission claire : valider les termes de référence, harmoniser la terminologie, contrôler les formats, encadrer le recrutement des interprètes et suivre les mécanismes de plainte.

Six leviers pourraient alors permettre que le dialogue national soit un véritable dialogue inclusif :
1. Cartographier les publics et les ressources : Dans chaque province, les organisateurs devraient identifier rapidement les associations de personnes sourdes, les écoles spécialisées, les lieux de culte, les organisations de femmes et de jeunes, les interprètes disponibles et les médias partenaires. Cette cartographie doit aussi préciser les langues et variantes utilisées, les besoins d’accompagnement et les risques de sécurité. Elle permettrait d’attribuer un référent sourd et un interprète à chaque forum provincial.

2. Rendre l’information accessible dès l’annonce : Chaque message officiel devrait être diffusé simultanément sous quatre formats : une vidéo en langue des signes congolaise avec sous-titres, un texte en français facile à lire, des adaptations écrites dans les quatre langues nationales selon les territoires et des supports visuels synthétiques. L’information qui arrive trop tard n’est pas une information accessible. Les vidéos devraient aussi exister en versions courtes et compressées pour WhatsApp, Facebook et les transferts hors ligne par Bluetooth ou carte mémoire. À la télévision, l’interprète doit apparaître dans un cadre suffisamment grand, avec un contraste net, et non dans une vignette à peine visible.

3. Aller au contact des communautés : La communication de proximité ne peut pas se limiter à la radio, même si celle-ci reste le média local par excellence. Parce qu’elle repose sur le son, elle exclut d’emblée les personnes sourdes. Des équipes mobiles, composées d’une personne sourde, d’un interprète et d’un animateur communautaire, devraient organiser des séances dans les écoles, les églises, les mosquées, les marchés, les centres de santé et les espaces associatifs. La radio pourrait annoncer ces rencontres aux familles et aux autorités locales, à condition de renvoyer vers un point physique ou une vidéo accessible.

4. Organiser de vraies délibérations : Les forums provinciaux devraient prévoir des interprètes travaillant en binôme, des pauses régulières, un éclairage frontal, des sièges disposés en cercle ou en U, des écrans visibles et la transmission préalable des documents. Sans ces conditions, la participation devient décorative. Les personnes sourdes devraient pouvoir intervenir directement en langue des signes, soumettre une vidéo enregistrée ou écrire un message. Leur temps de parole ne doit pas être réduit au motif que l’interprétation prend du temps. La question de la représentation sera, elle aussi, décisive. La sélection des délégués doit être transparente. Des sièges réservés aux personnes sourdes sont nécessaires aux niveaux provincial et national, sans les dissoudre dans une catégorie générale du handicap. Une partie des délégués devrait être désignée par les organisations de personnes sourdes elles-mêmes. Une attention particulière doit être portée aux femmes sourdes, aux jeunes, aux personnes déplacées et aux habitants des zones rurales, souvent confrontés à plusieurs barrières à la fois.

5. Mettre en place une rédaction multimédia inclusive : Après chaque étape, une équipe éditoriale conjointe, associant journalistes sourds et interprètes en langue des signes, devrait publier un résumé vidéo signé, sous-titré et accompagné d’un texte bref. Chaque article en ligne pourrait être prolongé par une courte vidéo en langue des signes congolaise résumant les points essentiels. Sur les réseaux sociaux, des extraits verticaux sous-titrés permettraient de toucher un public plus large. Cette démarche aurait aussi un effet durable. Alors que la langue des signes congolaise poursuit son processus de construction, de normalisation et d’harmonisation, les rédactions pourraient constituer une banque de signes validés pour les termes politiques récurrents. Elles devraient également interviewer directement des leaders sourds, plutôt que de parler à leur place. Le regard public changerait alors : les personnes sourdes apparaîtraient comme des citoyennes et citoyens porteurs d’idées, et non comme un groupe seulement vulnérable.

6. Rendre compte des décisions prises : L’inclusion ne s’arrête pas à la consultation. Les conclusions provisoires devraient être diffusées en langue des signes et ouvertes à une période de commentaires accessible aux personnes sourdes. Une matrice publique pourrait indiquer, proposition par proposition, ce qui a été retenu, modifié ou rejeté, avec justification. Le mécanisme de plainte devrait accepter la vidéo signée, le SMS et le dépôt physique, protéger la confidentialité et publier des délais de réponse.

Reste la question du contrôle. Pour éviter que ces engagements ne demeurent de simples déclarations, un mécanisme indépendant serait indispensable. Il pourrait associer des organisations de personnes handicapées, des médias, des universités et des défenseurs des droits humains. Sa mission : observer les consultations, tester l’accessibilité des contenus et publier des bilans hebdomadaires. Cette transparence permettrait d’identifier rapidement les failles du processus et d’y répondre sans attendre la fin des assises.

Le danger : une inclusion de façade.

La présence ponctuelle d’un interprète à la télévision ne suffit pas. Trois dérives peuvent vider le processus de sa substance : choisir les représentants sans validation par la communauté sourde ; confier l’interprétation à des personnes non qualifiées ou politiquement alignées ; publier les documents accessibles plusieurs jours après les versions destinées au public entendant. Dans chacun de ces cas, les personnes sourdes reçoivent l’information trop tard, parlent trop peu ou pèsent trop tard.

L’accessibilité n’est pas un détail : c’est une méthode de paix.

Dans un pays aussi vaste, multilingue et traversé par des fractures sécuritaires et sociales que la RDC, l’accessibilité n’est pas une option technique. C’est une condition politique. Elle oblige à écouter avant de décider, à diversifier les canaux, à rapprocher la parole publique des territoires et à rendre compte de ce qui a été entendu.

S’il prend cette exigence au sérieux, le dialogue national gagnera en crédibilité bien au-delà de la communauté sourde. S’il l’ignore, il portera dans son architecture même la preuve de ses limites.

Mon message est donc clair : une personne sourde n’est pas incluse parce qu’elle est dans la salle, mais parce qu’elle comprend, s’exprime, délibère et voit l’effet de sa contribution. Le dialogue annoncé ne sera pas seulement jugé sur les personnalités réunies à Kinshasa. Il le sera aussi sur la capacité de l’État à faire circuler la parole jusque dans les communautés habituellement invisibles.

Dans ce contexte, l’accessibilité en langue des signes pourrait devenir l’un des indicateurs les plus concrets de l’inclusivité du processus.

Par Noëmie Kilembe, Experte en sciences de l’information et de la communication / Experte et formatrice en journalisme inclusif


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