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L’avenir de l’ESU à Goma et Bukavu : "Nous avons la responsabilité de demander à ceux qui ont choisi les armes pour s'exprimer de les déposer. S’ils nous écoutent le secteur de l’ESU en bénéficiera " (Professeur Mughanda, recteur officiel de l’UNIGOM)

Université de Goma

Depuis le 20 août dernier, le gouvernement congolais a décidé de suspendre, jusqu’à nouvel ordre, les activités académiques et par-académiques dans 11 établissements publics d’enseignement supérieur situés à Goma (Nord-Kivu) et à Bukavu (Sud-Kivu), deux villes sous contrôle de l’AFC/M23 depuis plus d’une année. La décision est intervenue après que le mouvement rebelle a nommé fin mai dernier des nouveaux comités de gestion en remplacement de ceux désignés par Kinshasa. Quel avenir pour l’enseignement supérieur et universitaire dans la zone sous occupation de l’AFC/M23 ? Professeur Muhindo Mughanda, recteur de l’Université de Goma destitué par la rébellion répond dans cet entretien nous accordé. 

ACTUALITE.CD : Monsieur le professeur Muhindo Mughanda, vous avez été nommé par Kinshasa et révoqué par l’AFC-M23, quel est votre statut actuel vis-à-vis de l’Université de Goma (UNIGOM) ? 

Professeur Muhindo Mughanda : « A ma connaissance, l’Université de Goma est une université de l’Etat congolais. Donc j’en suis encore le recteur car il s’agit de l’université de l’Etat congolais ».

Pendant la nomination du comité qui a remplacé le vôtre, l’AFC/M23 a accusé votre absence prolongée de Goma où est opérationnelle l’Université que vous étiez censé gouverner. Où êtes-vous actuellement ? 

« Pour des raisons de sécurité, je ne saurai répondre à cette question. Et puis, l’absence prolongée constatée par celui qui n’en a pas le pouvoir, je ne sais pas ce que ça vaut. Et je ne sais pas s’il y a une confusion qui peut être faite entre le professeur Mughanda et le recteur. Le recteur était à l’université même si le professeur Mughanda n’était pas là ».

Au mois d'août dernier, la ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire (ESU) a suspendu les activités dans certaines universités publiques de Bukavu et Goma, y compris à l’université de Goma. Quelle lecture faites-vous de cette mesure ? Comment entrevoyez-vous l’avenir de l’ESU, surtout celui des étudiants dans la zone sous-administration rebelle ?

« S’il faut revenir aux fondamentaux pour comprendre ce que c’est l’Etat, l’Etat c’est une organisation qui détient ou prétend au monopole de la contrainte. Ce qui fait que c’est une mesure juste, parce qu’elle a été prise par la personne habilitée pour organiser un secteur de l’enseignement. Je ne sais pas s’il existe du côté de la rébellion le ministre de l’enseignement qui s’est substitué ou que ce soit ce ministre-là qui se prononce sur les questions universitaires. Donc, elle a juste pris ses responsabilités par rapport à une intrusion dans un secteur qui relève de sa compétence. Maintenant, concernant la question des étudiants, il faut noter que le système universitaire n’est pas fait que des étudiants, il est fait de contexte économique, il est fait des parents, il est fait des enseignants, il est aussi fait des étudiants. Ce qui fait que si vous jetez un coup d’œil sur le contexte économique de Goma, il y a une récession qui ne dit pas son nom, les parents leur pouvoir d’achat a beaucoup diminué et accusent des difficultés de payer les frais (académiques, ndlr), ce qui risquait de devenir grave plus tard. En même temps, il y a des enseignants qui ne se sentaient pas en sécurité et on ne peut pas imposer à quelqu’un de rester dans un coin où il ne se sent pas en sécurité. Il y a d’autres aussi qui ont été ouvertement menacés de mort, et ceux-là aussi ne peuvent pas y être. Donc il faudrait qu’on m’explique comment les étudiants ont été sacrifiés, qu’on m’explique dans quel type d’école ils auraient pu étudier dans un contexte où les parents ne peuvent pas payer et où les enseignants ne se sentant pas en sécurité s’en vont ou ceux qui sont menacés s’en vont. Si la ministre a pris cette décision, je crois qu’il a tenu compte du contexte. Et puis dans le cadre de l’exercice de ses fonctions, j’imagine mal, même si vous étiez ministre, pourriez-vous signer les documents qui sont émis par quelqu’un que vous ne contrôlez pas et du coup vous serez transformé en secrétaire. Je ne sais pas si la ministre aurait péché jusqu’à un niveau de manque de dignité pour se faire secrétaire d’un rebelle ».  

Vous estimez que c’est une mesure juste ?

« C’est une mesure tout à fait juste qui mérite quelques accompagnements en attendant que la guerre finisse. La priorité est que la guerre finisse, puisque tout ceci ne se passerait pas. En attendant que la guerre finisse, elle reste l’unique responsable de l’enseignement supérieur et universitaire. Pour l’université, c’est elle la bosse. C’est elle la bosse des professeurs, des enseignants, des agents administratifs et ouvriers, c’est elle la bosse des étudiants. C’est elle qui sanctionne leurs fautes. Il fallait qu’elle prenne ses responsabilités. Je crois qu’elle les a prises, non seulement de la manière la plus appropriée, mais aussi au moment qu’il le fallait ». 

Qui gère l’université de Goma actuellement ?

« A ma connaissance, l’Université de Goma n’existe pas maintenant parce qu’elle a été suspendue pas une personne qui en a l’autorité, la ministre de l’enseignement supérieur, universitaire, recherche scientifique et innovation ». 

Cette décision est tombée alors qu’il y a certains étudiants, surtout ceux de la faculté de médecine, ceux du troisième cycle qui n'avaient pas encore soutenu leurs travaux, quelle est la suite réservée à ces cas ?

« Tout est écrit dans l’arrêté de la ministre qui, en prenant sa responsabilité, a prévu que pour les étudiants qui étaient en train de finir qu’ils avaient la possibilité d’aller parfaire leurs parcours dans les établissements qui sont reconnus par l’Etat et dans lesquels se trouve aucune autorité illégale ». 

Les démarches évoluent dans ce sens ?

« Bien sûr. A ma connaissance, il y a des étudiants de l’Université de Goma qui sont en train de faire leur jury et ceux de la médecine qui sont en train de passer leur jury à Butembo, à l’UCG (Université catholique du Graben, ndlr) ».

Jusqu’à votre sortie de Goma, combien d’étudiants y avait-il à l’UNIGOM qui est la grande université publique au Nord-Kivu ?

« L’Université de Goma enregistrait à ma sortie au tour de 6000 étudiants ». 

Le grand enjeu, c’est l’homologation des diplômes des étudiants qui étudient dans les zones sous-contrôle des rebelles, et beaucoup plus des étudiants des établissements publics. Face à la suspension des activités par Kinshasa, le M23 a menacé de réactiver un système voire recourir à l’East African Community (EAC) pour une substitution. Est-ce faisable ?

« D’abord, le grand enjeu n’est pas celui de diplôme, le grand enjeu c’est celui de la production de tout acte. Dans un communiqué de réaction à mon éviction par les rebelles, la ministre de l’ESU avait précisé qu’aucun acte posé par le comité de gestion nommé par les rebelles ne sera reconnu par elle. Tout ce que tu appelles relevés, le fait d’aller à l’école n’était pas reconnu. Pour ce qui est du diplôme, il faut préciser que le diplôme n’est pas seulement un papier, le diplôme c’est le résultat d’un contrôle qui se fait sur la scolarité de l’étudiant, on essaye de voir s’il a son diplôme de base, le diplôme d’Etat, tous les relevés de licence, de master, et c’est à l’issu de ce contrôle qu’une commission envoyée par Kinshasa détermine que l’étudiant peut avoir son diplôme. Lorsqu’il s’agit de dire que la ministre ne va pas homologuer le diplôme, ça c’est au bout du parcours, parce qu’il faut se poser la question de savoir : qui va produire un relevé qui est valable ? Est-ce que les missions de contrôle de scolarité de Kinshasa peuvent venir à Goma pour voir quel a été le parcours des étudiants ? L’enjeu n’est pas le diplôme, mais c’est tout le parcours dans son ensemble, parce que l’étudiant qui dispose d’un relevé qui a été émis par les autorités qui n’ont pas compétence, c’est clair que c’est un étudiant qui vient de casser la ligne de la possibilité de production de son diplôme, parce que pour que son diplôme soit produit, il lui faut un diplôme de base, et une série de relevés qu’une mission venant de Kinshasa doit venir contrôler ». 

Y a-t-il un système de substitution pour l’AFC/M23 ?

« Lorsque que pour régler le problème il y a ceux qui pensent qu’on va faire référence aux organisations internationales, à l’EAC, à l’UNESCO, en ma connaissance comme enseignant des Relations Internationales, on a droit aux services d’une organisation internationale si on en est membre. Il faudrait qu’on nous démontre que l’AFC/M23 est membre d’une organisation internationale, et encore une fois, à ma connaissance, en tant qu’enseignant des Relations Internationales, je sais que les organisations internationales ce sont des structures stables à travers lesquelles les sujets de droit international poursuivent des objectifs. Je ne sais pas si l’AFC/M23 est un sujet du droit international pour qu’il puisse, à ce titre, avoir des droits et des obligations au sein des organisations au sein des organisations internationales ».

Aucun système de substitution ?

« L’unique système de substitution c’est prendre de la hauteur, considérer que le système d’enseignement est un système apolitique, et que la rébellion retire tout simplement tout ce qu’elle avait pris comme décisions, puisque c’est l’élément déclencheur. On ne peut pas prendre des décisions de ce genre et penser que le chef de ce domaine ne va pas réagir. Le retrait pur et simple de tout ce qu’ils avaient pris comme décisions, c’est tout ce qui peut protéger tout le système. Mais aussi, il est important de déposer les armes pour que les parents puissent encore recouvrer leur pouvoir d’achat pour financer les études de leurs enfants. S’ils ne déposent pas les armes, le pouvoir d’achat des parents va continuer à se détériorer, les enseignants vont continuer à avoir peur d’être à Goma, il y aura des enseignants qui vont continuer à être menacés, il va se passer que le lit aura été fait à l’impossibilité que tout le système universitaire puisse fonctionner ». 

Avant l’annonce de la suspension des activités à l’UNIGOM, vous avez fait presque une année, en gouvernant l’université, en présidant la conférence des chefs d’établissement de l’ESU au Nord-Kivu pendant que Goma était sous contrôle rebelle. Quels étaient les défis de la gouvernance universitaire ? 

« Les rebelles entrent dans la ville le dimanche, et je dois décider de faire démarrer les activités académiques le mercredi après leur entrée, dans un embarras imprescriptible, puisque d’une part, il y a des rebelles qui viennent d’entrer et moi je démarre les activités. Je prends le risque que l’on puisse penser que je suis de mèche avec eux. Dans l’entre-temps, la ville a déjà été séchée par tout ce qu’il y avait comme autorités. Les autorités académiques se pensant apolitiques, se disent, pour autant que la tutelle n’a pas fermé les universités et pour que la tutelle ne puisse pas nous accuser plus tard d’avoir abandonné l’université et tout son système, c’est-à-dire le bâtiment, les laboratoires, les étudiants et les enseignants, il faudra que nous puissions continuer à travailler en attendant que la tutelle puisse nous donner des directives, notamment celles qui peuvent nous demander de fermer ou de quitter le lieu. A l’absence de ces types de directives, on était obligé de rester là-bas. Mais dans l’entre-temps, en restant là-bas, ceux qui y restaient nous percevaient comme les collabos de ceux qui, eux, considéraient comme leurs ennemis, notamment le pouvoir légitime de Kinshasa. Ce qui nous mettait dans une condition embarrassante, cela nous a valu des invitations multiples au sein de leurs services de renseignements, des tracasseries. C’était le tout premier défi institutionnel. Le deuxième défi était relationnel. Dans un système congolais où tout le monde veut devenir chef, il existait ceux qui espéraient qu’à l’arrivée des rebelles, ils vont en remplacer d’autres. Et leur relation avec les rebelles les mettait dans les conditions de nous déranger car ils savaient qu’on ne pouvait pas les toucher sans courir le risque. Et les petits désordres pouvaient s’installer, puisque l’arrogance de ceux qui avaient approché la rébellion s’invitait, la discipline dans les institutions finissaient par en souffrir. Sur le même volet, il y a eu les enseignants, les professeurs qui devaient flûter avec les rebelles pour essayer de voir dans quelle mesure ils devaient avoir un poste ou un autre. Et c’est dans ces conditions qu’ils vont multiplier des accusations, des vraies et des fausses. Et c’est ainsi que vous apprendrez que voilà le professeur Mughanda a fui avec un million 500 mille dollars alors que le budget de l’université atteignait simplement un million 300 milles dollars. Et là, ce n’est pas du tout la faute des rebelles, c’est la faute des appétits d’occupation des postes dans le chef du personnel de l’ESU. Il fallait donc gérer la discipline et les ambitions des uns et des autres. Et enfin, il y avait le défi concret qui concernait le pouvoir d’achat des parents. Comme vous le savez, quand la rébellion entre dans la ville, il y a eu des pillages, la fuite des capitaux, les banques étaient fermées, les organisations non gouvernementales internationales, l’aéroport fermé. Ce qui crééait d’énormes problèmes sur le plan concret. Lorsque les banques sont fermées, cela signifie tout simplement que l’étudiant ne payant plus à la banque, si l’université a une dette, ça devenait compliqué de continuer à la rembourser. Lorsque l’aéroport est fermé, ça signifie que les enseignants visiteurs sur lesquels on comptait ne pouvaient plus venir. Même si l’Université de Goma avait suffisamment de professeurs, elle devrait recourir pour des questions de coopération, aux professeurs qualifiés venant d’autres universités, de Kisangani, de Kinshasa ou de Lubumbashi. Mais avec la fermeture de l’aéroport il y a eu un problème logistique de déplacement des professeurs visiteurs. Conséquence : la plupart de ces professeurs ont été remplacés par des enseignements en distance, avec une baisse de qualité qui pouvait se constater ».  

Quelles stratégies de résilience vous ont permis de tenir le coup ?

« Il fallait beaucoup de souplesse. Sur le plan économique, il fallait créer une banque au sein de l’Université, un Cash point (pour percevoir et sécuriser les fonds). L’étudiant qui ne pouvait pas payer, il fallait voir comment régler sa question : nous avons créé une bourse pour les étudiants, on a créé un programme de job qui donnait la possibilité à l’étudiant en difficulté de travailler à l’Université et, au nom et en contrepartie de ce travail, on pouvait l’exempter des frais académiques. Cela nous a permis d’avancer. Du côté des enseignants qui, avec les moyens individuels, n’avaient pas la possibilité de financer leurs troisièmes cycles, nous avons initié un autre programme qui octroyait à l’enseignant la possibilité de se prêter l’argent à l’université pour aller étudier. Du côté de la baisse de la discipline, nous avons été patient et  essayé de les sensibiliser. Pour ce qui est de la difficulté de déplacement des enseignants, on avait renforcé les dispositifs d'enseignement en distance pour aider les enseignants qui se sentaient mal à l’aise à rester dans une zone insécurisée, de continuer à enseigner. Quant à nos relations avec, et le gouvernement congolais, et la rébellion, parce qu’on était pris entre les feux croisés, nous envoyons les rapports à Kinshasa, même si pour moi personnellement, cela m’a fait des menaces ».   

Face à ces défis, qui doit faire quoi pour garantir l’avenir à l’ESU dans la zone rebelle ?

« L’Enseignement supérieur et universitaire appartenant au système Etat, nous avons tous la responsabilité de garantir son avenir, et vous y compris, en essayant de dire à ceux qui se battent de cesser de se battre, parce que s’ils cessent de se battre les parents auront l’argent pour payer, s’ils cessent de se battre les enseignants vont être tranquille et continuer à enseigner, s’ils cessent de se battre alors il n’y aura personne pour menacer les enseignants et le système va rester solide. Et pour que le système soit solide, il faut que l’on s’engage ensemble vers la voix de la paix. Nous avons donc la responsabilité de demander à ceux qui ont choisi les armes pour s'exprimer de les déposer. S’ils nous écoutent, le secteur de l’ESU en bénéficiera ». 

Vous avez un message à vos étudiants, vos enseignants, à votre personnel administratif et ouvrier que vous avez abandonné quand vous vous êtes retiré de Goma ?

« Abandonner ce n’est pas correct, puisque si j’ai quitté Goma ce n’était pas de mon propre gré. J’étais mis dans l’impossibilité de pouvoir exercer mes fonctions. J’ai frôlé pratiquement la mort et donc je ne les ai pas abandonnés. Ils ont été au centre de mon attention pendant quatre ans et demi, avec l’affection qu’il faut. Je n’ai pas à le démontrer avec ce que j’ai fait comme transformation à l’université. Ce que je peux leur donner comme message c’est d’abord la compassion, et leur demander d’être courageux et de prendre des décisions qu’il faut, qu’ils ne compromettent pas leur avenir académique pour ce qui concerne les étudiants, qu’ils ne compromettent pas leur avenir professionnel pour ce qui concerne les enseignants, les agents administratifs, techniques et ouvriers »

Propos recueillis par Claude Sengenya


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