Invité du Space live organisé mardi par Stanis Bujakera Tshiamala, Carly Nzanzu Kasivita, vice-président de la commission Défense et sécurité de l'Assemblée nationale et gouverneur honoraire du Nord-Kivu, écarté du pouvoir provincial depuis l'instauration de l'état de siège en mai 2021, a livré un regard sans complaisance sur l'évolution sécuritaire de sa province depuis son départ.
Une vocation politique née de l'insécurité
Revenant sur ce qui l'a poussé à la politique, l'ancien gouverneur a confié être né et avoir grandi dans une province marquée par une insécurité persistante et un État faible : « J'ai grandi dans des espaces où l'État était très très faible, et nous étions souvent contraints de fuir les exactions des groupes armés. C'est la raison pour laquelle j'étais motivé à faire la politique et à chercher à être parmi ceux qui peuvent trouver une solution. » Il a par ailleurs tenu à préciser qu'être gouverneur honoraire ne l'exclut pas de continuer à porter un regard actif sur les affaires de sa province.
« Je ne peux plus aller chez moi à Goma »
Revenant sur la passation de pouvoir avec le général Ndima en mai 2021, l'ancien gouverneur a refusé de s'attarder sur une comparaison qu'il juge délicate, craignant d'être perçu comme animé par un ressentiment personnel : « Les gens qui peuvent me suivre peuvent penser que je suis animé par un sentiment d'avoir été peut-être victime de l'état de siège. » Il a néanmoins dressé un constat territorial sans détour : « Aujourd'hui, je ne sais pas aller chez moi à Goma, je ne sais pas habiter ma maison à Goma. Malheureusement, Goma est perdue, on ne contrôle plus Goma, on ne contrôle pas Nyiragongo, on ne contrôle pas Masisi, on ne contrôle pas une partie du territoire de Lubero et une partie du territoire de Walikale. »
Comparant sa liberté de mouvement d'hier à celle d'aujourd'hui, il a ajouté : « Si je dois considérer la géographie du Nord-Kivu, avant je pouvais aller en vacances à Goma, je pouvais aller dans mes champs à Rutshuru et dans les territoires de Beni. Aujourd'hui, je ne peux aller qu'à Beni, à la limite, je ne peux pas aller au-delà de Lubero centre. »
Interrogé sur la pertinence du régime d'exception qu'il avait salué à l'époque par un point de presse, Carly Nzanzu Kasivita a rappelé avoir immédiatement nuancé son appui : « J'avais fait un point de presse au mois de mai 2021 pour saluer la décision de l'état de siège, parce que sa proclamation est constitutionnelle. Mais j'avais nuancé en disant que la problématique de l'insécurité à l'Est de la RDC mériterait plus que la proclamation de l'état de siège. » Il pointe un décalage structurel : « Imaginez-vous proclamer un état de siège pendant que vous n'avez pas tous les leviers militaires et policiers pour occuper les espaces, au risque de vous retrouver devant des problèmes de couverture sécuritaire. C'est ce qui s'est passé. »
Ni la présence civile, ni la présence militaire ne suffisent seules
Sur ce qu'il aurait fait différemment s'il était resté aux commandes, l'ancien gouverneur s'est montré prudent, refusant toute forme de posture : « Je ne peux pas affirmer que le Rwanda ne pourrait pas nous attaquer. Je ne réduis pas la solution à cette crise à la seule présence des institutions civiles. » Il reconnaît toutefois que la gestion militaire a produit une rupture entre les institutions provinciales et la société civile, les canaux de communication étant devenus plus militarisés : « On a senti la rupture entre la société civile et le pouvoir public. Beaucoup de structures de la société civile se sont senties isolées des questions de gouvernance de leur province, ce qui n'était pas envisageable quand il y avait un gouverneur civil. »
Des solutions structurelles plutôt que conjoncturelles
Sur la question centrale de savoir si la stabilisation du Nord-Kivu passe par une administration civile ou militaire, Carly Nzanzu Kasivita a résolument dépassé le dilemme : « Que ce soit une gestion militaire ou civile, il faut juste des réponses structurelles à la gestion de cette province. » Selon lui, la crise est nourrie à la fois par l'affaiblissement historique de l'autorité de l'État, des facteurs locaux et des ingérences régionales à travers des groupes armés utilisés comme proxys par certains pays voisins.
Il a notamment cité le terrorisme persistant dans les territoires de Beni et Lubero comme un défi qui ne se résout pas « par baguette magique », plaidant pour « une planification assez solide » plutôt que pour des « solutions de choc ». Évoquant l'article 85 de la Constitution, il a rappelé que l'état de siège apparaît, dans son esprit même, comme une réponse ponctuelle, une « thérapie de force », et non comme une solution durable aux problèmes structurels de l'État congolais.