Le journaliste et chercheur Claude Sengenya est revenu, jeudi, lors du Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, sur l'évolution du groupe armé ADF (Forces démocratiques alliées) et sur les erreurs d'appréciation qui ont, selon lui, longtemps retardé la compréhension de sa véritable nature par les autorités et l'opinion congolaises.
Claude Sengenya rappelle que les ADF, à l'origine, formaient un groupe politico-militaire réfugié en RDC dans l'espoir de reprendre le pouvoir en Ouganda. Mais depuis 2017, plusieurs rapports, publiés tant par les Nations unies que par des groupes de chercheurs indépendants, ainsi que des témoignages d'anciens combattants attesteraient d'une mutation profonde : les ADF seraient devenus un groupe djihadiste connecté à l'État islamique, dont ils constitueraient aujourd'hui la « province Afrique centrale ».
Selon lui, l'appareil sécuritaire congolais aurait identifié cette évolution très tôt, l'armée ayant été parmi les premières institutions à alerter sur la présence de djihadistes à Beni.
Le chercheur estime que cette alerte précoce de l'armée s'est heurtée à une lecture strictement politicienne du phénomène, aussi bien de la part des communautés que des élites et des dirigeants. Il évoque un climat de suspicion dans lequel les premières mises en garde militaires ont été interprétées comme une manœuvre destinée à favoriser un troisième mandat de Joseph Kabila, ou comme une fabrication visant à décrédibiliser les revendications de l'opposition.
Certains rapports de chercheurs seraient même allés jusqu'à accuser l'armée congolaise d'être elle-même à l'origine de tueries de civils attribuées aux ADF. Cette confusion aurait, selon Claude Sengenya, considérablement retardé la compréhension de l'identité réelle des combattants ainsi que l'élaboration d'une stratégie adaptée, retard qui n'aurait commencé à se résorber qu'après 2019, puis 2022, lorsque les acteurs politiques eux-mêmes, en accédant à des informations sécuritaires plus fines, auraient fini par admettre la présence de djihadistes à Beni.
Pour Claude Sengenya, l'armée mène aujourd'hui, en Ituri comme ailleurs, un combat clairement identifié contre un groupe djihadiste, et le sommet de l'État en aurait pleinement conscience. Le problème résiderait désormais dans la persistance de discours politiciens contradictoires sur le terrain, qui entretiendraient la confusion au sein des communautés locales. Il cite l'exemple de militaires tentant d'expliquer aux populations la nature djihadiste de leurs adversaires, pour se voir opposer des versions différentes relayées localement par des élus. Cet héritage de confusion, selon lui, continue de nourrir un décalage entre la réalité du terrain et le débat public.
Le chercheur salue toutefois la tenue récente, à Beni, d'un important forum consacré à la question des ADF, auquel a assisté le président de l'Assemblée nationale, Aimé Boji. Il y voit un progrès notable par rapport à certains de ses prédécesseurs, qui, selon lui, minimisaient encore publiquement la nature de la menace en l'assimilant à un conflit interne aux populations locales, signe, selon Claude Sengenya, d'une méconnaissance qui a longtemps prévalu jusqu'au sommet de l'État. Il appelle enfin à une véritable unanimité nationale sur l'identification de la nature des ADF, condition préalable, selon lui, à toute réflexion collective sur une stratégie efficace pour y faire face.