Du coltan de contrebande issu de zones de conflit en République démocratique du Congo (RDC) en guerre alimente les marchés mondiaux et des produits de consommation courante malgré l’existence de mécanismes de diligence raisonnable. C’est la conclusion d’une nouvelle enquête menée par Global Witness, une organisation non gouvernementale internationale spécialisée dans les enquêtes sur les violations des droits humains et les atteintes à l’environnement.
Dans son rapport publié mercredi 10 juin, dont une copie est parvenue à la rédaction de ACTUALITE.CD, cette organisation, qui étudie notamment la manière dont les diamants et d’autres ressources naturelles peuvent financer des conflits ou alimenter la corruption, s’est penchée sur une question centrale : "Où sont passées les plus de 2 000 tonnes de coltan de contrebande ?"
Selon l’enquête, ces minerais pillés proviennent des mines de Rubaya, dans l’Est de la République démocratique du Congo, qui produisent environ 15 % du tantale mondial. Ce métal, essentiel à l’industrie électronique, est utilisé dans la fabrication de smartphones, d’ordinateurs portables et de véhicules à travers le monde.
D’après Global Witness, les mines de Rubaya sont devenues une importante source de revenus pour le M23. Le groupe armé, soutenu par l’armée rwandaise selon l’organisation, s’est emparé de vastes territoires dans l’est de la RDC. Il est accusé d’avoir causé la mort de milliers de personnes, déplacé des centaines de milliers de civils et commis des enlèvements ainsi que des actes de torture en toute impunité.
Toutefois, souligne l’organisation, une fois introduit frauduleusement au Rwanda, le coltan devient difficile à tracer et l’on sait peu de choses sur ses acheteurs ou sa destination finale.
Dans le cadre de cette enquête, Global Witness affirme avoir passé une année à suivre le parcours du coltan de conflit en provenance de la RDC, depuis les mines jusqu’aux chaînes d’approvisionnement mondiales, en passant par son acheminement clandestin à travers la frontière.
"Nous avons pu établir la complicité de responsables rwandais à un moment où la contrebande a atteint des niveaux sans précédent. Les exportations de coltan du Rwanda ont plus que doublé ces trois dernières années et nous avons identifié les sept entreprises qui ont exporté 85 % du coltan en question. Au travers d’entretiens avec des trafiquants de coltan, nous avons découvert qu’au moins cinq de ces sept entreprises achetaient du coltan de conflit en provenance de RDC pour ensuite le revendre à des fonderies en Chine ou au Kazakhstan par le biais d’intermédiaires", rapporte l'enquête de Global Witness.
Dans ces fonderies, souligne l'enquête de Global Witness, le coltan est transformé en tantale avant d'être utilisé dans la fabrication de condensateurs, des composants essentiels au fonctionnement des appareils électroniques.
"Nous avons constaté que du coltan de conflit pourrait s’être frayé un chemin vers les marques internationales telles que Microsoft, Vodafone, Sony, Amazon, Nvidia, LG Display, Ericsson, Toyota et Apple et s’être glissé dans des produits que nous utilisons au quotidien. Il y a une quinzaine d’années, un mécanisme conçu pour mettre fin à l’utilisation des minerais pour financer les conflits a émergé dans la région africaine des Grands Lacs. La récente guerre en RDC a été l’occasion de le mettre à l’épreuve. Or notre enquête a révélé que les systèmes de traçabilité et de diligence raisonnable n’ont pas permis de briser le lien entre conflits et ressources naturelles", souligne l'Organisation Global Witness.
Plus préoccupant encore, déplore Global Witness, le système de traçabilité ITSCI, utilisé par de nombreuses entreprises internationales pour empêcher l'intégration de minerais de conflit dans leurs chaînes d'approvisionnement, servirait à blanchir une grande partie du coltan introduit en contrebande.
"Le coltan lié au conflit a probablement aussi été introduit dans un système alternatif appelé Better Mining. Les audits menés par l’initiative Responsible Minerals Initiative (RMI) n’ont pas su identifier le coltan de conflit dans les chaînes d’approvisionnement des fonderies", ajoute l'enquête de Global Witness.
Ces conclusions de Global Witness viennent renforcer de précédentes enquêtes portant sur le pillage des ressources naturelles dans l'Est de la République démocratique du Congo. Elles interviennent dans un contexte marqué par l'offensive de l'AFC/M23, mouvement soutenu par le Rwanda selon les autorités congolaises et plusieurs rapports internationaux, qui contrôle de vastes territoires dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Les révélations de l'organisation soulèvent une nouvelle fois des interrogations sur l'efficacité des mécanismes internationaux censés empêcher que des minerais stratégiques extraits dans des zones de conflit n'intègrent les chaînes d'approvisionnement mondiales.
Le gouvernement de la République Démocratique du Congo soutient depuis plusieurs années que l'instabilité persistante dans l'est du pays est motivée par des intérêts économiques liés à l'exploitation illégale des ressources minières. Kinshasa qualifie régulièrement ce conflit de "guerre économique" visant le pillage des minerais congolais. Ces accusations sont systématiquement rejetées par Kigali, qui nie toute implication dans l'exploitation illégale des ressources naturelles de la RDC ainsi que dans la déstabilisation de sa partie orientale.
Ces nouvelles révélations interviennent également alors que les efforts diplomatiques destinés à mettre fin à la crise peinent à produire des résultats concrets. Les initiatives menées sous l'égide des États-Unis à Washington et celles conduites à Doha, au Qatar, n'ont jusqu'à présent pas permis de parvenir à un règlement durable du conflit.
Clément MUAMBA