Référence du livre : BANIEKI TAZI, Anselme et TSHOMBA NTUNDU, Colette, Communication politique : partage d’information pour la conquête et l’exercice du pouvoir, Kinshasa, Éditions CECERI, 2026, 135 p.
Introduction : L’ancrage épistémologique de l’ouvrage
L’ouvrage d’Anselme Banieki Tazi et Colette Tshomba Ntundu s’inscrit dans une volonté de théorisation rigoureuse d’un champ souvent perçu sous l’angle du pragmatisme électoraliste : la communication politique. En 135 pages, les auteurs proposent une déconstruction méthodique de cet objet, qu’ils définissent non comme une simple courroie de transmission d’informations, mais comme un « ensemble d’échanges, de contacts et de partages » structuré par la quête et l’exercice du pouvoir (p.9). L’intérêt majeur de cette contribution réside dans l’identification d’une triangulation discursive permanente au sein de l’espace public : l’idéologie (portée par le politique), l’information (gérée par le journaliste) et la communication au sens de mesure (incarnée par les sondages et l’opinion), soulignant ainsi les tensions structurelles de l’espace public (p11). Cette approche permet de sortir d’une vision binaire pour embrasser la complexité des rapports de force symboliques.
Structuré en six chapitres, le livre aborde respectivement les notions des acteurs (1), des théories en communication politique (2), des types de communication politique (3), du discours politique (4), de la circulation de l’information politique (5) et celle de l’élaboration des politiques publiques.
Une sociologie dynamique des acteurs de la vie politique
Les auteurs consacrent une part substantielle de leur réflexion à la définition des forces en présence. Ils opèrent une distinction conceptuelle essentielle entre la nationalité, simple lien juridique unissant l’individu à l’État, et la citoyenneté, entendue comme une « qualité » active. Le citoyen est ici réhabilité comme le premier acteur de la démocratie, doté de droits et de devoirs qui le placent au cœur de la gestion de la Res Publica.
Parallèlement, l’ouvrage analyse les partis politiques comme des associations organisées autour d’idéologies. La typologie proposée (mono, bi et multipartisme) permet de comprendre comment la structure même de la compétition politique influence la nature des messages produits. Enfin, l'introduction des groupes de pression dans l'analyse vient compléter ce tableau : contrairement aux partis qui visent l'intérêt général (ou du moins le pouvoir global), ces groupes agissent par le biais de la défense d’intérêts sectoriels, introduisant ainsi une dimension de lobbying que les auteurs approfondissent plus loin.
L’architecture théorique : de l’influence à la structuration sociale
Le cœur scientifique de la recension se trouve dans l’exploration des théories de la communication politique. Les auteurs ne se contentent pas d’une énumération, ils tissent des liens entre les paradigmes classiques et les réalités contemporaines :
Le paradigme des effets limités et de l’agenda : En convoquant l’Agenda Setting de Mc Combs et Shaw, les auteurs rappellent que les médias ne disent pas aux gens « quoi penser », mais « à quoi penser ». Cette fonction de mise à l'agenda est cruciale pour comprendre comment certains enjeux environnementaux ou sécuritaires deviennent prioritaires dans le débat public. Elle est complétée par le Framing (Goffman), qui analyse le « cadre » d’interprétation imposé à l’actualité, et le Priming (Iyengar), qui montre comment la répétition médiatique prédispose le jugement politique.
La psychologie de l’opinion : L'ouvrage mobilise la Spirale du silence (Noelle-Neumann) pour expliquer les mécanismes de conformisme social. Cette théorie est particulièrement pertinente pour analyser les contextes où l'opinion perçue comme dominante réduit au silence les voix dissidentes, créant une illusion d'unanimité.
Les modèles de persuasion et la rhétorique : Le retour au triangle d’Aristote (Ethos, Pathos, Logos) souligne la permanence des mécanismes de persuasion. Les auteurs y articulent des modèles plus modernes, comme celui de la probabilité d’élaboration (Petty & Cacioppo), qui distingue les voies centrales (réfléchies) et périphériques (émotionnelles) du traitement de l'information politique.
L’approche bourdieusienne : La clôture de ce chapitre théorique par la théorie du Champ de Pierre Bourdieu offre une perspective sociologique puissante. La communication politique y est vue comme un champ de forces où les acteurs luttent pour la possession du capital symbolique et la définition du « dicible » politique.
Typologies et mutations des communications spécialisées
L’ouvrage s’aventure ensuite dans une classification fine des pratiques dans son troisième chapitre. La communication gouvernementale est présentée avec ses contraintes propres, notamment via le rôle du porte-parole. Une attention particulière est portée à la communication de crise, où la réactivité et la transparence sont érigées en normes. Les auteurs détaillent ici les stratégies de défense (reconnaissance, déplacement, déni), offrant ainsi un guide pratique pour l'analyse des discours de crise institutionnelle.
Le chapitre aborde également la communication publique (p. 68) avec notamment les apports de Pierre Zémor, Philippe Aldrin et Dominique Hubard, la communication persuasive calquée sur le modèle rhétorique aristotélicien de l’Ethos, Pathos, Logos. La communication électorale est le type 4 en section 4 qui vise à influencer l’opinion des électeurs ou informer sur le scrutin.
La transition vers la communication numérique et virale marque un tournant dans l'ouvrage. En s’appuyant sur la cybernétique de Norbert Wiener, les auteurs analysent comment la diffusion en réseau modifie les boucles de rétroaction entre le pouvoir et les citoyens. L’information n’est plus seulement descendante ; elle devient circulaire, interactive et parfois incontrôlable, modifiant la structure même de la diplomatie publique et de la communication internationale.
La pragmatique du discours et la circulation de l’influence
Le chapitre 4 dédié au discours politique est l’un des plus denses. Il définit le discours comme une forme méthodique de communication qui se déploie devant un auditoire. Les auteurs introduisent ici le concept de polyphonie, soulignant que le discours politique n'est jamais le fait d'une voix unique mais un assemblage d'énonciations, d'influences et de contextes. La performativité du langage — le fait que la parole politique vise à transformer la réalité — est analysée comme le pivot de la justification du pouvoir.
Cette analyse débouche sur la question de la circulation de l’information et la construction de l’influence politique (chapitre 5, p.107). Les auteurs observent un basculement des canaux formels (médias classiques) vers des canaux informels et numériques. Ce déficit de confiance envers les institutions traditionnelles est comblé par une communication de proximité ou numérique, où le lobbying joue un rôle de plus en plus structurant, bien que souvent opaque, dans la construction de l’influence politique.
Vers une gestion médiatisée des politiques publiques
La conclusion de l’ouvrage lie la communication à l’action concrète : l’élaboration des politiques publiques. Ces dernières sont présentées comme une réponse aux conflits sociaux, mais une réponse qui doit impérativement être médiatisée pour exister. Les auteurs montrent comment l’actualité, par son travail de sélection et de dramatisation, transforme des faits sociaux en enjeux politiques majeurs.
Enfin, l’opinion publique est traitée comme le juge ultime, bien que fragile. Elle est définie comme un ensemble de jugements partagés qui, bien que limités par les biais de perception et les manipulations, restent le socle de la légitimité. L'ouvrage s'achève sur cet équilibre précaire entre la nécessité d'informer et la tentation d'influencer.
Conclusion critique : Un outil indispensable pour la recherche
En somme, l’ouvrage de Banieki Tazi et Tshomba Ntundu constitue une contribution majeure aux sciences de l'information et de la communication. Par sa capacité à synthétiser des théories complexes et à les appliquer à une typologie exhaustive des pratiques (électorales, militaires, institutionnelles), il offre aux chercheurs et aux étudiants une grille de lecture multidimensionnelle. La force de cette recension est de mettre en lumière que, dans l'arène politique, la communication n'est pas un simple accessoire du pouvoir, mais l'essence même de son existence et de sa pérennité.