Comment l’élection du gouverneur du Sankuru a révélé les fractures internes et les rivalités de positionnement dans la famille politique de Félix Tshisekedi

Les militants UDPS brandissant un calicot de soutien à Tshisekedi
Les militants UDPS brandissant un calicot de soutien à Tshisekedi/Ph. ACTUALITE.CD

Au-delà des tensions habituelles notamment liées à l'organisation du congrès de l'UDPS/Tshisekedi en vue de se doter de nouveaux dirigeants et de nouvelles instances, la famille politique du chef de l'État, Félix Tshisekedi, est désormais secouée par un nouveau conflit d'influence entre Augustin Kabuya, président ad intérim et secrétaire général du parti présidentiel, et André Mbata, secrétaire permanent de l'Union sacrée de la Nation ; Le différend est suscité par l'élection du gouverneur de la province du Sankuru.

La victoire du sénateur Lodi Emongo, porté par André Mbata comme vainqueur provisoire de l'élection du gouverneur au Sankuru, au détriment du ticket Lumu Akutu Joseph et Dambo Onayimbi José, soutenu par Kabuya, a poussé André Mbata à qualifier ses camarades comme étant du mauvais côté de l'histoire. Une sortie qui n'a pas laissé indifférent Augustin Kabuya qui, lors d'une matinée politique animée le samedi 18 avril, a qualifié André Mbata de parvenu au sein de l'UDPS et l’a accusé de semer le désordre au sein du parti présidentiel.

« Je ne peux pas permettre quelqu'un qui n'a rien avoir avec l'UDPS, quelqu'un que nous avons recruté, puisse venir cracher sur le combat de l'UDPS ; C'est bien de dire aux gens que tu es de l'UDPS mais pour aller aux élections de 2018, s'il est sincère avec vous, pour avoir l'uniforme de l'UDPS qui il avait contacté ? On ne peut pas cracher sur tout un combat comme ça, je n'ai aucun problème avec lui mais ce qu'il avait dit c'est vraiment une honte. L'Union sacrée est une plateforme composée des partis et regroupements politiques. Lui-même quand il était candidat président de la Commission PAJ à l'Assemblée nationale, ce n'est pas l'Union sacrée qui était partie déposer sa candidature, c'est son parti, c'est moi qui ai déposé sa candidature et il en est de même à l'époque pour postuler au poste de premier vice-président de l'Assemblée nationale », a rappelé Augustin Kabuya devant les cadres et militants du parti présidentiel.

Pour Augustin Kabuya, la désignation du candidat gouverneur du Sankuru devait se faire sur la base d’un consensus des forces politiques au sein de l’Assemblée provinciale. Si, pour André Mbata, Lodi Emongo est le choix de Félix Tshisekedi, cette allégation est rejetée par Augustin Kabuya, qui affirme qu’après consultation, Félix Tshisekedi n’a apporté aucun soutien particulier à un candidat à l’élection du gouverneur du Sankuru.

« Après concertation, on a composé le ticket sur base des forces politiques qui ont des députés au Sankuru, il se fait que le regroupement politique Alliance des Acteurs Attachés au Peuple (AAAP) de Tony Kanku Shiku, cousin du chef de l'État a eu le poste de gouverneur et l'UDPS le poste de vice-gouverneur. J'ai demandé à Tony Kanku, comme tu as un programme de voir le chef de l'État, essaie de parler avec lui pour écouter aussi ce qu'il en pense. Tony Kanku a rencontré le chef de l'État qui a dit qu'il ne soutient aucun candidat gouverneur et je dis à Tony Kanku que dans ce cas, tu maintiens ta candidature et l'UDPS le poste de vice-gouverneur. Vous allez me dire que Tony Kanku, frère du chef de l'État et moi, sommes du mauvais côté de l'histoire ? », s'est interrogé Kabuya.

C’est dans ce contexte que, d’après Kabuya, André Mbata a publié le communiqué annonçant Lodi Emongo comme le choix de Félix Tshisekedi pour l’Union sacrée de la Nation dans le but « de tromper l’opinion ».

André Mbata se considère légitime pour mener ce processus

Un jour plus tôt, soit avant la matinée politique d’Augustin Kabuya, André Mbata, secrétaire permanent de l’Union sacrée de la Nation, a présenté, au cours d’une conférence de presse, le processus prévu pour la désignation des membres aux postes revenant à cette plateforme.

« C'est ici le siège du Secrétariat permanent de l'Union sacrée pour la nation, il n'existe pas deux sièges, le porte-parole de l'Union sacrée il n'y a qu'un seul et non deux, c'est toujours le Secrétaire permanent, lorsqu'il se croise avec la Haute Autorité politique et de référence et reçoit ses instructions, il n'est pas obligé d'en parler aux autres puisque tu es le responsable du parti présidentiel. Ici, il s'agit de l'Union sacrée de la nation, le Secrétaire permanent n'a pas des comptes à rendre à son parti politique, je suis un membre et cadre de l'UDPS/Tshisekedi, la position que j'occupe au sein de l'Union sacrée de la nation, je n’avais pas été proposé par l'UDPS/Tshisekedi, c'est le Chef de l'État Félix-Antoine Tshisekedi qui avait décidé que je sois Secrétaire permanent », avait déclaré André Mbata.

André Mbata a cité quelques décisions importantes qu’il a prises au nom de l’Union sacrée. « C'est ici que tout est parti lorsqu'il faut désigner un nouveau président de l'Assemblée nationale, vous avez vu le Président Aimé Boji ici pour déposer sa candidature. Vous avez vu l'honorable Christophe Mboso ici pour le faire ainsi que 9 autres, il y avait une dizaine de candidats et au finish le Secrétaire permanent prend ses dossiers qu'ils ramènent à la Haute Autorité pour une décision et jusqu'à désignation du président de l'Assemblée nationale, ça n'avait jamais posé problème, le candidat était notre collègue Aimé Boji aujourd'hui président de l'Assemblée nationale ».

Et de poursuivre :

« Il en est de même au niveau du Sénat, l'honorable Norbert Basengezi actuellement deuxième vice-président du Sénat pour le compte de l'Union sacrée de la nation, il s'est pointé ici avec son dossier dans le délai, et vous avez vu l'annonce qui a été faite après consultation de la Haute Autorité politique. Cela se passait également pour la province du Kwilu, le ticket est parti d'ici et nous avons suivi la même procédure et règle pour la province du Sankuru. Nous avions demandé à tous les collègues qui étaient candidats pour le compte de l'Union sacrée de la nation de venir déposer les candidatures ici et au bout de compte nous n'avions eu qu'une seule candidature, celle du sénateur Lodi Emongo et j'ai pris ce dossier, je suis allé expliquer à la haute Autorité politique que le délai était passé et au niveau de la plateforme nous n'avions qu'une seule candidature celle du sénateur Lodi Emongo ».

La voix de Félix Tshisekedi au sein de l’Union sacrée

M. Mbata a rappelé que le sénateur Lodi Emongo est membre de l’UDPS/Tshisekedi, et que ce dernier l’avait désigné pour diriger la Commission PAJ du Sénat, sans que cela ne pose le moindre problème. Selon André Mbata, lorsque Félix Tshisekedi doit s’exprimer, il le fait par le biais du secrétaire permanent de l’Union sacrée, et non par d’autres canaux. « En ce qui concerne l'Union sacrée de la nation, son Excellence Félix Tshisekedi ne s'exprime pas par trois voix ou deux voix, il s'exprime par le canal du Secrétaire permanent qui est en même temps porte-parole de l'Union sacrée », a-t-il précisé.

Halte au contournement de l'UDPS

De son côté, Peter Kazadi, député national et cadre du parti présidentiel, a interpellé André Mbata sur la nécessité d’abandonner toute animosité personnelle visant à marginaliser ce qu’il perçoit comme une concurrence interne.

« S’agissant de ma présence au bureau de l’Union sacrée, vous savez parfaitement qu’elle procède d’un droit légitime, fondé sur ma qualité de responsable d’un regroupement politique disposant de quatorze députés. En choisissant d’ignorer ces règles, vous donnez l’impression d’agir non pas en gardien des principes, mais sous l’influence d’une animosité personnelle visant à marginaliser ce que vous percevez comme une concurrence interne. Permettez-moi de vous rassurer : avec ou sans fonction au bureau de l’Union sacrée, Peter Kazadi Kankonde demeure un acteur politique et social pleinement engagé » a écrit Peter Kazadi s’adressant à Mbata.

Et de poursuivre :

« Concernant la question du candidat gouverneur, je tiens à préciser que je ne me suis jamais inscrit dans une logique de préférence individuelle. En revanche, ce que je déplore dans votre démarche, c’est le contournement du parti Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), qui aurait dû, conformément aux usages et à la discipline partisane, proposer lui-même son candidat à l’Union Sacrée. Vous n’ignorez pas que, récemment encore, lors du remplacement du deuxième Vice-Président du Sénat, vous aviez vous-même initié un appel à candidatures, respectant ainsi une procédure transparente avant la désignation finale. Pourquoi ce précédent n’a-t-il pas été suivi en l’espèce ? ».

Urgence de remettre de l’ordre

Ce feuilleton vient une nouvelle fois de relancer le débat sur la nécessité pour Félix Tshisekedi de remettre de l’ordre au sein de sa famille politique, où chacun semble vouloir user de sa position pour influencer le choix des animateurs appelés à diriger les institutions. Il relance également la question de la gouvernance de l’Union sacrée de la Nation, notamment avec la création du poste de secrétaire permanent, qui avait été contesté à une certaine époque par certains sociétaires, estimant qu’il risquait de réduire l’influence du présidium de la plateforme. Son élargissement a d’ailleurs été perçu négativement par certains membres du présidium. C’est notamment le cas de Bahati Lukwebo, qui, lors de sa récente sortie médiatique, a estimé que l’Union sacrée, avec un présidium réduit à six membres, était plus efficace et avait produit des résultats concrets, contrairement à sa configuration actuelle. Il avait promis de tout mettre en œuvre en interne pour favoriser un retour à l’ordre et une nouvelle dynamique.

Après la publication des résultats provisoires, le chronogramme de la CENI prévoit, du 17 au 24 avril, l’ouverture de l’étape des recours devant la Cour d’appel du Sankuru, faisant office de Cour administrative. Du 25 avril au 1er mai 2026 se tiendra l’étape du contentieux des résultats. Du 2 au 4 mai interviendra la notification de l’arrêt de la Cour d’appel, ainsi que la proclamation des résultats définitifs. Le 7 mai est la date retenue pour la transmission du dossier au chef de l’État en vue de son investiture.

Clément MUAMBA