Goma, 11 mars, 4 heures du matin : ces morts que personne n'arrive à nommer ni à localiser

La résidence touchée par cette attaque présumée de drone à Goma
La résidence touchée par cette attaque présumée de drone à Goma

Une humanitaire française tuée par une frappe de drone, deux autres victimes citées par l'ONU. Puis le silence. Qui sont ces morts que nul ne réclame, que nul ne nomme ?

Les explosions ont retenti vers 4 heures du matin dans le quartier de Himbi, à Goma. Un immeuble résidentiel, habité par des expatriés et des travailleurs humanitaires, a été touché. Karine Buisset, spécialiste de programme au sein de l'UNICEF chargée de la protection contre l'exploitation et les abus sexuels, est morte dans les décombres. Deux autres personnes également, selon les Nations unies. Mais là s'arrête la clarté.

Le Représentant spécial adjoint du Secrétaire général des Nations Unies en RDC, chef par intérim de la MONUSCO et agent habilité par intérim des Nations Unies pour les questions de sécurité, Bruno Lemarquis, a condamné fermement l'escalade de la violence, dénonçant l'utilisation de drones d'attaque ayant entraîné la mort d'un membre du personnel des Nations Unies, « de deux civils », et causé des dommages à des habitations civiles. Il a présenté ses condoléances aux familles des victimes et salué le travail des personnels humanitaires engagés auprès des populations congolaises.

La directrice exécutive de l'UNICEF, Catherine Russell, s'est dite dévastée et outrée, rappelant que les civils et les travailleurs humanitaires ne doivent jamais être pris pour cible. L'UNICEF en RDC a confirmé le décès de Karine Buisset et précisé que l'incident s'était produit mercredi matin dans la zone de Himbi.

Le brouillard des deux autres victimes

C'est ici que surgissent les questions.

Bruno Lemarquis parle explicitement d'un membre du personnel des Nations Unies et de deux civils. L'Union européenne, dans son communiqué de condamnation, évoque plusieurs civils dont une humanitaire française travaillant pour l'UNICEF, et adresse ses condoléances aux familles et aux proches de toutes les victimes, sans préciser le nombre exact ni l'identité des autres. L'AFC/M23 confirme de son côté un bilan de trois morts, sans nommer les deux autres. Le gouvernement congolais parle de plusieurs explosions et de pertes en vies humaines, sans donner davantage de détails.

Qui sont ces deux civils ? Travaillaient-ils pour une organisation humanitaire ? Vivaient-ils dans l'immeuble touché ou se trouvaient-ils simplement à proximité au moment de l'explosion ?

Des sources de l'UNICEF contactées par ACTUALITE.CD sont formelles : les deux autres victimes citées par l'ONU ne sont pas des employés de l'agence onusienne. Des sources au sein de l'Union européenne confirment de leur côté que ces deux morts ne sont pas non plus des employés d'ECHO, le service d'aide humanitaire de l'UE.

Des sources proches de l'AFC/M23 indiquent par ailleurs que la dépouille de la ressortissante française était dans un état extrêmement dégradé, déchiquetée selon leurs termes, et que les deux autres victimes seraient probablement dans un état similaire, sans en dire davantage. Ces mêmes sources évoquaient des blessés dans les premières heures suivant l'incident. Depuis, silence complet sur leur sort et leur localisation. Où sont-ils ? Ont-ils été pris en charge ? Par qui ? Dans quel état se trouvaient-ils ? Aucune source, ni onusienne, ni humanitaire, ni gouvernementale, ni rebelle, n'a apporté de réponse à ces questions.

Trois hypothèses se dessinent. Soit ces deux victimes n'existent pas et le bilan initial a été surestimé dans la confusion des premières heures. Soit elles existent mais leur identité est jugée trop sensible pour être rendue publique par l'une ou l'autre des parties. Soit leur mort n'a aucun lien direct avec la frappe et leur présence dans le bilan résulte d'une confusion. Aucune de ces hypothèses n'a été confirmée ni infirmée à ce jour.

Qui a tiré ?

La question des responsabilités reste, elle aussi, sans réponse.

L'AFC/M23 accuse le gouvernement congolais d'être à l'origine de l'attaque, affirmant que les drones auraient été lancés depuis les lignes de Kinshasa. Le gouvernement congolais, de son côté, a présenté ses condoléances à la famille de Karine Buisset et annoncé des enquêtes pour déterminer les circonstances exactes des explosions, sans désigner de responsable. Les autorités congolaises ont par ailleurs dénoncé l'agression rwandaise à travers le soutien présumé de Kigali au M23, une accusation que Kigali rejette.

Le parquet national antiterroriste français (PNAT) a ouvert une enquête pour crime de guerre afin d'établir les circonstances de la mort de la ressortissante française et de déterminer d'éventuelles responsabilités. Le président français Emmanuel Macron a exprimé ses condoléances et appelé au respect du droit international humanitaire. La commissaire européenne chargée de la gestion des crises, Hadja Lahbib, a dénoncé un crime et un acte abject, rendant hommage à une humanitaire qui avait choisi de consacrer sa vie aux autres.

L'Union européenne a appelé à une enquête indépendante, impartiale et crédible pour faire la lumière sur les responsabilités, à la désescalade et au respect du cessez-le-feu, et a exhorté toutes les parties à poursuivre les efforts entrepris dans le cadre des processus de Washington et de Doha, ainsi que dans le cadre de la médiation africaine.

Sur le plan politique congolais, l'ancien vice-président de l'Assemblée nationale Jean-Marc Kabund-a-Kabund a appelé, le 12 mars sur X, à un cessez-le-feu immédiat et à un dialogue national inclusif entre Congolais. Il a estimé que l'option militaire n'est pas une solution et a appelé à l'isolement du Rwanda.

Un signal alarmant pour les humanitaires

Au-delà des zones d'ombre, l’évènement du 11 mars s'inscrit dans une tendance documentée et préoccupante. Le Forum des ONG internationales en RDC (FONGI) a rappelé que 13 humanitaires ont été tués dans l'est du pays en 2025, contre 9 en 2024, et que 626 incidents sécuritaires visant des acteurs humanitaires ont été recensés l'année dernière, contre 428 en 2024. En janvier 2026, le bureau de War Child à Masisi avait déjà subi d'importants dégâts à la suite d'une attaque aérienne. Selon l'OCHA, 37 incidents affectant les acteurs humanitaires ont été enregistrés dans l'est du pays en janvier 2026, contre 48 en décembre 2025. Une baisse qui semblait annoncer une accalmie. L'attaque du 11 mars referme brutalement cette parenthèse.

Le FONGI a rappelé que les frappes aériennes, y compris de drones, dans des zones habitées ou à proximité d'infrastructures civiles constituent une menace directe pour la population et enfreignent les principes fondamentaux du droit international humanitaire. Le Forum a exhorté la communauté internationale à prendre des mesures urgentes pour prévenir de tels incidents, et a rappelé que toute attaque visant des humanitaires compromet gravement l'accès à une aide vitale pour les populations.

Sur le plan diplomatique, les processus de Washington et de Doha, appuyés par l'Union africaine, progressent sur le papier mais peinent encore à produire des résultats concrets sur le terrain. Dans un contexte de tensions persistantes entre Kinshasa et Kigali, et de violences sur plusieurs fronts dans les provinces du Nord et Sud-Kivu, la situation humanitaire et sécuritaire demeure précaire et préoccupante.

Karine Buisset a un nom, une fonction, un visage. Les deux autres victimes du 11 mars à Himbi n'ont, pour l'heure, aucun des trois. Ni l'ONU, ni les organisations humanitaires, ni le gouvernement congolais, ni la rébellion ne les ont nommées. Dans une guerre où chaque chiffre est une arme autant qu'une information, leur anonymat persistant, et celui des blessés dont on a perdu la trace, est peut-être le détail le plus révélateur de cette matinée.