Par Trésor AMISI MANDANDA, Analyste et Expert Médias
Le 13 février 2026, le monde célèbre la Journée mondiale de la radio sous le thème : « La radio et l’intelligence artificielle ».
Un thème à la fois ambitieux et futuriste, qui interpelle les professionnels des médias du monde entier. Mais que signifie réellement cette thématique pour la République démocratique du Congo, son paysage radiophonique et surtout pour ses radios communautaires, ces petites stations souvent invisibles, mais vitales pour des millions de Congolais ?
Pour le Congolais, la radio n'est pas qu'un simple récepteur de sons ; c’est le battement du cœur de la nation, le cordon ombilical qui relie les COLLINES du Sud-Kivu aux PLAINES de l’Équateur, le mont MBIA de l’Ituri au mont NGALIEMA de Kinshasa, des cotes de BANANA dans le Kongo Central à la chute de WAGENIA dans la TSHOPO. Face à cette définition congolaise de la radio que pourrait représenter cette thématique ? Une valeur ajoutée ou un effacement ?
La radio : le média le plus proche du peuple congolais
En République démocratique du Congo, la radio demeure dans le Top 2 des médias le plus suivi du pays, avec une audience nationale estimée à 44%, derrière Internet (47%) et devant la télévision (37%), selon des études d’audience menées en 2025 par Target SARL.
Selon certains rapports sectoriels, le pays compte plus de 690 radios, dont environ 600 radios communautaires, initiées par des ONG, des confessions religieuses ou des acteurs locaux, réparties dans les 145 territoires du pays. Ce qui fait de la RDC l’un des écosystèmes radiophoniques les plus denses d’Afrique.
En RDC, quand Internet tombe, la radio reste debout. Avec plus de 65 % de la population congolaise vivant en zone rurale, avec accès limité à Internet et à l’électricité, la radio raconte les marchés, les champs, les conflits locaux, les campagnes de santé, l’éducation, la vie quotidienne. Elle n’est pas seulement un média : elle est une institution sociale de proximité.
Comme le rappelle un responsable de l’UNESCO en RDC, « le droit à l’information est essentiel dans un contexte de crise environnementale, sociale et politique », soulignant la responsabilité des radios communautaires dans la sensibilisation et la participation citoyenne.
L’intelligence artificielle : miracle ou mirage pour la radio congolaise ?
Le thème 2026 invite les radios à explorer l’intelligence artificielle pour renforcer la confiance du public et améliorer la production des contenus ; et en explorant l’IA comme un levier de créativité et d’inclusion. Je m’imagine une radio communautaire à Masisi ou à Masuika capable de traduire instantanément un bulletin d'information du lingala vers le Kikongo ou le Tshiluba grâce à des algorithmes est une perspective séduisante parce que l’IA peut réduire les coûts de production radio jusqu’à 50 %.
Bref, sur papier, les promesses sont grandissimes : transcription automatique, traduction multilingue, analyse d’audience, archivage intelligent, production automatisée.
Pourtant, l'analyste que je suis, se pose la question : dans un pays où l'accès à l'électricité demeure un luxe et où la connexion internet est une denrée rare dans les 145 territoires, de quelle IA parlons-nous ? Si elle devient un outil de production de contenus standardisés et désincarnés, ne risque-elle pas de rompre ce qui fait l'essence même de ces radios communautaires? Dont la proximité émotionnelle?
La célébration de la radio ne doit pas masquer une réalité brutale : les radios communautaires congolaises sont en crise structurelle permanente : Faible modèle économique, dépendance aux financements de projets, précarité des journalistes, équipements obsolètes, pressions politiques locales, insécurité dans certaines zones.
Pourtant, plus de 60 % des autorités politico-administratives locales utilisent ces radios pour communiquer avec les populations, preuve de leur rôle stratégique dans la gouvernance locale.
Des experts du secteur médias congolais alertent régulièrement sur le risque d’un fossé numérique croissant entre médias urbains connectés et radios rurales marginalisées. Et ce, malgré leur reconnaissance légale récente, ces dernières restent sous-financées et vulnérables.
Quelle thérapie préconisée pour aboutir à la guérison proprement dite? Que les discours de ces acteurs des radios communautaires ne continuent pas de s’adresser aux sourds ?
La Sentinelle de la vérité face à « l’infocalypse »
Nous sommes entrés dans l’ère de l’infocalypse (trop d’informations, peu de vérité) : Fake news générées par IA, Deepfakes audio et vidéo, Manipulation algorithmique.
La RDC reste la cible privilégiée pour la désinformation et la lutte contre les discours de haine. Ici, la radio communautaire ne se contente pas de diffuser ; elle authentifie, elle est la référentielle. Quand les réseaux sociaux saturent l’espace public de rumeurs, et des intoxications, c'est vers la voix familière de l’animateur local que la population se tourne pour savoir si « le pont a réellement cédé ou si la rentrée scolaire est maintenue à la date fixée ».
Le danger de l’IA, s’il n’est pas maîtrisé par une éthique rigoureuse, est de faciliter la création de « Deepfakes » sonores capables d’embraser des zones déjà fragiles. Les radios (locales, de proximité, communautaires) dont le courage n'a d'égal que le dévouement, sont nos derniers remparts contre le chaos communicationel et informationnel.
La confiance : l’âme de la radio communautaire congolaise
L’UNESCO le rappelle : la technologie ne crée pas la confiance, ce sont les radiodiffuseurs qui la construisent.
En RDC, cette confiance est précieuse, parfois fragile, souvent menacée par la désinformation et la manipulation politique pourtant la radio communautaire conserve pourtant un avantage unique : la proximité humaine.
Les auditeurs connaissent les animateurs, les producteurs, les journalistes. Ils les croisent au marché, à l’église, au champ. Cette proximité est une forme de capital social que ni l’IA ni les réseaux sociaux ne peuvent remplacer. Les radios communautaires sont perçues comme 2 à 3 fois plus crédibles que les réseaux sociaux.
La réinvention de la radio communautaire à l’ère de l’IA
Réinventer la radio communautaire à l’ère de l’IA : est-ce une urgence stratégique?
La Journée mondiale de la radio 2026 doit être un moment de rupture, pas seulement de célébration.
La RDC doit engager une réflexion stratégique sur l’avenir de ses radios communautaires :
Comment intégrer le numérique et l’IA de manière progressive et contextualisée?
Comment former une nouvelle génération de journalistes hybrides (radio, data, digital) ?
Comment développer des modèles économiques locaux innovants ?
Renforcer la régulation et la protection des médias communautaires ?
Comment bâtir des partenariats Sud-Sud et Nord-Sud pour l’innovation radiophonique?
La radio congolaise ne doit pas être un musée analogique dans un monde algorithmique, moins encore un modèle du copier-coller aux réalités incompatibles de l’Occident mais une adaptation authentique et progressive fondée sur le modèle africain.
J’affirme que si la RDC ne développe pas sa souveraineté « radio-numérique », l’IA sera une nouvelle forme de colonisation informationnelle parce que ceux qui contrôleront l’algorithme contrôleront le récit, notre propre récit.
Au service du « Lisolo », Entre héritage et futur
La radio en RDC est un patrimoine vivant. Elle a accompagné l’indépendance, les crises, les guerres, les élections, les campagnes de santé, l’éducation communautaire,…
Aujourd’hui, elle entre dans une nouvelle ère : celle de l’intelligence artificielle et de la transformation numérique. Deviendra-t-elle, cette radio RD Congolaise de demain, une machine sans âme? Ou doit-elle-t-elle rester l’incarnation de ce « feu de camp » numérique autour duquel on discute des problèmes de la cité ?
L’avenir de la radio de demain en RDC ne doit pas se jouer dans les algorithmes dominants mais plutôt dans les algorithmes assistants. Car sa puissance est dans la vision politique, dans l’investissement social et la dignité professionnelle des femmes et des hommes de radio.
En ce 13 février, j'appelle les autorités et les partenaires au développement à ne pas se contenter de discours de circonstance. Mais plutôt soutenir cette radio communautaire, en investissant dans la paix, en lui donnant les moyens d'intégrer les nouvelles technologies pour garantir que la voix du paysan du Congo profond soit aussi audible que celle de grandes villes.
Voici les propositions stratégiques que je propose afin que la Radio RD Congolaise ne soit pas en déphasage avec le tandem « numérique - IA » :
- La création du Fonds national pour l’innovation radio ;
- La création et la mise en service des Incubateurs de radios communautaires ;
- L’organisation à grande échelle des Formations en Radio 2.0, IA, Fact-Checking et data-journalisme audio ;
- La création des chartes éthiques IA-médias ;
- Le développer des outils congolais d’IA appliqués aux médias ;
- Le développement d’une politique nationale pour la mise en place des unités de fact-checking assistées par IA dans toutes les rédactions de la RDC.
Célébrer la radio, c’est surtout rappeler qu’en RDC, la radio n’est pas seulement une technologie : c’est un lien social, une école populaire, une agora démocratique, une conscience collective.
Et tant que ce lien existera, je pense qu’aucune intelligence artificielle ne pourra remplacer la voix humaine. Sinon la compléter. La radio ne mourra pas, elle se réinventera chaque jour encore et encore mais elle ne restera vivante que si elle conserve le parfum de sa terre, l’accent de son terroir et l’incarnation humaine de son essence.
© Février 2026 - Trésor AMISI MANDANDA
Analyste & Expert Médias - RDC
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