Docteur en théologie pastorale de l’Université de Montréal, Mgr Fulgence Muteba n’est pas un prélat de circonstance. Il est un homme de fond et de métaphores, qui sait à merveille user de formules courtes et percutantes pour exprimer des idées complexes. Son ministère s’inscrit dans la tradition de la théologie pratique, celle qui relie la foi à la vie au jour le jour et pose la Parole de Dieu tant sur les blessures sociales qu’au cœur des aléas politiques.
Son homélie du 24 décembre 2025 s’inscrit pleinement dans ce registre pastoral. Elle relève du langage symbolique et proverbial, propre au discours prophétique de l’Église.
Le recours au chiffre 99, qui a suscité de nombreuses réactions divergentes dans l’opinion publique comme au sein de la classe politique, appelle, à cet égard, une exégèse éclairante.
Dans le symbolisme biblique métaphorique, le chiffre 99 renvoie immédiatement à la parabole de la brebis perdue (Luc 15, 3-7). Le berger y laisse les quatre-vingt-dix-neuf brebis pour aller à la recherche de l’unique brebis égarée. Ce geste ne signifie nullement l’abandon des 99, mais affirme que la paix dans l’enclos ne peut être atteinte tant qu’un seul élément de l’ensemble fait défaut.
Le nombre 99, thème central de la foi évangélique, revêt également une portée décisive dans le symbolisme calendaire des nations et des peuples. Dans l’allégorie d’Abraham, tirée de la Genèse 17, Dieu se révèle à lui alors qu’il est âgé de 99 ans, à la veille de l’accomplissement de la promesse. Ce moment marque la fin d’une longue attente et l’imminence d’un renouveau.
Appliquée à la situation congolaise, cette symbolique exprime un appel pastoral fort à une foi vigilante et solidaire pour la sauvegarde de l’unité nationale, non de manière passive, mais par un engagement patriotique actif, à l’heure où la patrie court le risque de basculer dans un état de « cent moins un », ou de 99 % de son territoire.
Triste époque de la vie nationale, où le règne des esprits si prompts à l’injure facile témoigne d’une dégradation très inquiétante du débat public, où la facilité de la parole blessante remplace l’argumentation rationnelle… Dieu sait qu’en rappelant, au travers de la métaphore de 99, que les promesses de Dieu se réalisent toujours, même lorsqu’elles semblent retardées par des hommes de peu de foi, l’homélie de l’Archevêque métropolitain de Lubumbashi exprimait un appel puissant à l’union de toutes les ressources du pays — physiques, mentales, émotionnelles, spirituelles, intellectuelles et communautaires — pour un objectif commun : la défense d’une cause commune et la construction d’un projet sociétal, le bien-vivre ensemble dans une République une et indivisible.
En évoquant le nombre 99, Monseigneur Muteba a voulu dire allégoriquement qu’une République démocratique du Congo amputée de l’Est, et plus particulièrement du Grand Kivu, même sous le halo du « Cadre d’intégration économique régionale », ne saurait prétendre à une paix durable. Il ne s’agit point d’un slogan politique, mais d’un cri pastoral face au risque de la normalisation d’une perte territoriale profondément préjudiciable au bien-vivre ensemble national.
L’homélie de Monseigneur Muteba s’adresse ainsi moins aux passions grégaires qu’aux consciences éclairées. Elle invite à une réflexion de fond sur notre rapport à la souveraineté, à l’intégrité territoriale, à la solidarité nationale et à la responsabilité collective face au drame persistant de l’Est du pays.
C’est aussi un vibrant rappel que ce qui manque à 99, dans le contexte national actuel, ne saurait provenir d’un miraculeux ordre extérieur de cessez-le-feu, mais bien de la volonté nationale de réintégrer, coûte que coûte et pleinement dans le projet commun de la République, aussi bien la terre évangélique des Monseigneurs Christophe Munzihirwa et Emmanuel Kataliko que la terre sacrée du Bienheureux Floribert Bwana Chui.
Tous trois ont témoigné, par leur vie et surtout par leur mort, que la paix véritable est indissociable de l’adhésion lucide, agile, responsable et courageuse du peuple congolais lui-même, seul capable de déconflictualiser durablement le pays. « Que leur lumière luise ainsi devant chacun et chacune de nous, afin que leurs bonnes œuvres nous servent d’exemple de piété patriotique, et que nous glorifiions tous notre Père qui est dans les cieux » (Matthieu 5, 16, en paraphrase).
Bruxelles, le 3 janvier 2026
Tribune du Professeur
Faustin Tshitenge Mulumba, Ph.D.