Être enseignant à Popokabaka est bien plus qu’une simple profession. C’est un sacrifice quotidien dans un contexte marqué par des conditions sociales précaires, notamment les retards dans le paiement des salaires. Pour être payés, les enseignants disent devoir multiplier les revendications, les déclarations dans les médias, voire recourir à la grève. Herman Nkosi Mukela, enseignant depuis 1991 à Popokabaka, en témoigne.
Pour se rendre à son établissement, Herman Nkosi parcourt 60 kilomètres à pied. Il effectue ce trajet depuis 1996, année de sa nomination comme directeur de l’école primaire Nzeye. Il s’y rend une fois et y reste parfois plus d’un mois avant de regagner sa famille pendant les vacances ou les congés.
Père de sept enfants, il explique ne pas percevoir régulièrement son salaire après 30 jours. Selon lui, il faut parfois attendre trois mois d’arriérés pour ne toucher qu’un seul mois de salaire à l’arrivée des agents payeurs. Entre-temps, les dettes s’accumulent.
Pour répondre aux besoins de sa famille, Herman Nkosi a régulièrement recours aux prêts proposés par des opérateurs économiques communément appelés « banques Lambert ». Les intérêts peuvent atteindre 50%. Il lui arrive également de mettre en garantie le titre de propriété de sa parcelle ou son diplôme. Son salaire, prime comprise, avoisine les 400 000 francs congolais par mois.
Lorsque la paie arrive, une partie importante, voire la totalité de son revenu, est absorbée par le remboursement des dettes. Il doit alors contracter de nouveaux emprunts pour assurer les dépenses courantes de sa famille jusqu’à la prochaine paie.
Cette situation affecte également son quotidien. Lorsque la pression des créanciers devient trop forte, Herman dit être parfois contraint de quitter son domicile pour les éviter. Certains créanciers vont jusqu’à le retrouver sur son lieu de travail.
« Pour survivre, on emprunte toujours. On appelle ça banque Lambert. On rembourse avec un taux d’intérêt de 50 %. Quand on prend 200 000 FC, on va rembourser 300 000 FC. À défaut de remboursement après la paie, on va majorer et il faudra payer 450 000 FC », a déclaré Herman Nkosi Mukela.
Difficile, dans ces conditions, d’épargner ou d’investir dans des projets familiaux. Pour financer notamment la scolarité de leurs enfants, Herman et certains de ses collègues ont mis en place une ristourne. Une initiative qui leur permet de faire face aux dépenses essentielles malgré l’irrégularité de leurs revenus.
La difficulté concerne également l’accès aux soins de santé. Dans certains hôpitaux et pharmacies de Popokabaka, des cahiers sont ouverts pour les enseignants impayés. Leurs noms et leurs dettes y sont consignés, avec un paiement prévu au moment de la réception du salaire.
En juin 2026, l’un des enfants de Herman est tombé malade de la rougeole. Faute de salaire disponible, l’enseignant a dû recourir à ce système pour obtenir les soins nécessaires.
« L’enfant souffrait de la rougeole, je manquais d’argent, j’avais donné un cahier à l’hôpital pour la situation de la famille. On s’est entretenu avec les infirmiers pour qu’on paie quand l’argent sera disponible. Je suis allé à la pharmacie pour avoir les médicaments, j’ai encore signé dans un cahier pour payer après. N’eût été cela, l’enfant ne serait pas vivant », a-t-il décrit.
Après plus de trois décennies de carrière, Herman Nkosi Mukela, aujourd’hui âgé de 60 ans, s’interroge sur son avenir. À l’approche de la retraite, il dit ne disposer d’aucune garantie lui permettant de l’envisager sereinement.
« Mon avenir n’est pas tellement rassuré avec l’enseignement au Congo. Non, non, non, avec l’enseignement du Congo, l’avenir n’est pas assuré », a-t-il indiqué.
Et lorsqu’il lui est demandé s’il souhaitait voir l’un de ses enfants embrasser le même métier que lui, sa réponse ne tarde pas.
« Comme c’est ma profession, je vais aussi laisser un héritage, un héritier. On ne peut pas abandonner l’enseignement. Si l’enfant fait la pédagogie, nécessairement il sera enseignant. On ne peut pas l’éviter », a-t-il déclaré.
À Popokabaka, la situation reste tendue entre les enseignants et la banque chargée du paiement de leurs salaires. Impayés depuis juin, les enseignants ont refusé de percevoir le seul mois de salaire mis à leur disposition par la banque, estimant que cette somme ne correspond pas à leurs arriérés. Ils menacent désormais d’entamer une grève à partir du 1er septembre prochain si une solution n’est pas trouvée.
Jonathan Mesa et James Mutuba