Lors d'un Space live organisé par Stanis Bujakera Tshiamala, l'économiste Faustin Luanga a livré une analyse sans concession du paradoxe congolais : un pays doté d'une richesse naturelle exceptionnelle, mais paralysé par une incapacité chronique à transformer ses plans en résultats concrets. Le professeur Faustin Luanga, économiste passé par l'Organisation mondiale du commerce (OMC) où il a dirigé le portefeuille Asie-Pacifique, a livré une lecture structurelle des blocages économiques et institutionnels de la RDC. Sa thèse centrale : la RDC n'a jamais souffert d'un manque de ressources, mais d'un déficit de cohérence entre ses ambitions affichées et sa capacité à les exécuter.
Une incohérence à plusieurs niveaux
Interrogé sur les niveaux précis où se logerait cette incohérence, vision politique, administration ou rapport de l'État à ses propres richesses, le professeur Luanga a refusé de désigner un seul maillon défaillant. Pour lui, le problème est diffus et traverse l'ensemble de la chaîne : le pays dispose, dit-il, d'un cadre réglementaire souvent bien conçu sur le papier, mais la pratique s'en écarte systématiquement.
Il illustre son propos par un exemple qu'il qualifie de classique. La RDC est régulièrement décrite comme un « scandale géologique », en référence à l'ampleur de ses ressources minières. Mais l'économiste pose une question dérangeante : le pays forme-t-il suffisamment d'ingénieurs pour accompagner et valoriser ce potentiel ? Il applique le même raisonnement au foncier et à l'agriculture, évoquant un « scandale écologique » resté sans les agronomes nécessaires pour l'exploiter.
La promesse non tenue de « la revanche du sol sur le sous-sol »
Le professeur Luanga revient sur une formule devenue emblématique du discours présidentiel : Félix Tshisekedi avait promis « la revanche du sol sur le sous-sol », plaçant l'agriculture au cœur de la diversification économique du pays. Mais, selon l'économiste, cette ambition n'a pas été suivie d'effets structurels tangibles : le nombre d'écoles d'agronomie créées depuis cette annonce, tout comme le volume de personnel qualifié formé, resterait très insuffisant. C'est précisément dans cet écart entre l'ambition proclamée et sa mise en œuvre concrète que Faustin Luanga situe le cœur du problème congolais. Un pays, résume-t-il, qui possède tout, mais qui agit comme s'il ne possédait rien.
L'exemple asiatique et éthiopien comme contre-modèle
Invité à citer un exemple de pays ayant su éviter ce piège, l'économiste, formé en Asie et installé une dizaine d'années au Japon, il a mobilisé son expérience à l'OMC pour dresser un parallèle avec les trajectoires des « États stratèges » d'Asie de l'Est et du Sud-Est. Il cite la mutation du Japon, de la Corée du Sud, puis des « tigres asiatiques », avant d'évoquer les trajectoires plus récentes du Vietnam, du Laos et du Cambodge.
Il élargit ensuite la comparaison au continent africain avec le cas de l'Éthiopie, rappelant qu'il y a quarante ans ce pays était associé à la famine et à la mobilisation humanitaire internationale symbolisée par la chanson caritative « We Are The World ». Il oppose à ce souvenir l'image d'une capitale, Addis-Abeba, aujourd'hui transformée. Sa conclusion : ces pays ne disposaient pas de davantage de richesses naturelles que la RDC. Ce qui les distingue, insiste-t-il, c'est l'organisation et la capacité à maintenir un cap sur la durée.
« La souveraineté est une capacité à exécuter »
Le professeur Luanga formule ce qu'il présente comme le principe directeur de son analyse : un État n'avance pas par des slogans, mais par des institutions qui fonctionnent. Selon lui, la RDC n'a pas de problème de potentiel, mais un problème de discipline institutionnelle. Il redéfinit dans la foulée la notion de souveraineté, qu'il refuse de réduire à un discours : elle serait avant tout une capacité à exécuter ce qui a été planifié. Le pays, selon lui, ne manque pas de plans, mais de constance dans l'action. Il conclut son intervention par une formule qui résume l'ensemble de sa démonstration : la gouvernance ne consiste pas à promettre, mais à prouver que l'on est capable d'exécuter ce que l'on a promis.