Retour au 30 juin 1960 : comment les Congolais ont-ils vécu le jour de l’indépendance ?

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La place de la gare centrale à Kinshasa

Il y a soixante-six ans, le 30 juin 1960, des milliers de Congolais descendaient dans les rues de Léopoldville, capitale de l’ancien Congo belge, devenu aujourd’hui Kinshasa, pour assister à un moment que plusieurs générations avaient attendu sans jamais imaginer qu’il surviendrait aussi rapidement. La proclamation officielle de l’indépendance du Congo belge.

Au-delà des discours historiques prononcés au Palais de la Nation par le roi Baudouin, le président Joseph Kasa-Vubu, ou encore le Premier ministre Patrice Emery Lumumba, cette journée reste surtout celle d’une immense ferveur populaire. Derrière les cérémonies officielles se cachent des milliers d’histoires individuelles, faites de joie, d’espoir, de curiosité, mais aussi d’incertitudes face à l’avenir d’un pays qui venait d’accéder à la souveraineté.

L’indépendance du Congo est proclamée à l’issue des négociations de la Table ronde de Bruxelles, organisées entre janvier et février 1960. La Belgique accepte alors d’accorder l’indépendance à son ancienne colonie le 30 juin de la même année. Un calendrier particulièrement rapide au regard d’autres processus de décolonisation en Afrique.

Dans les semaines précédant cette date historique, Léopoldville connaît une effervescence inhabituelle. Les bâtiments publics sont décorés, les autorités organisent les cérémonies officielles tandis que les habitants se préparent à vivre un événement présenté comme le début d’une nouvelle ère.

L’émotion d’un peuple devenu souverain

Pour la majorité des Congolais, le 30 juin 1960 représente bien plus qu’un simple changement institutionnel : il marque la fin de près de quatre-vingts années de domination coloniale et l’avènement d’une nation libre.

« Nous avions le sentiment que tout devenait possible », se souvient Jean-Pierre, ancien habitant de Léopoldville.

Âgé de 18 ans à l’époque, il garde en mémoire l’effervescence qui régnait dans la capitale dès les premières heures de cette journée historique. Les grandes artères étaient noires de monde. Les habitants arboraient les couleurs du nouvel État et se rassemblaient autour des haut-parleurs installés dans les lieux publics ou des postes de radio pour suivre en direct les cérémonies officielles.

« Dès le matin, nous étions nombreux à vouloir rejoindre le centre-ville. On sentait que cette journée ne ressemblait à aucune autre. Les gens chantaient, certains avaient confectionné de petits drapeaux. Quand on a annoncé que le Congo était indépendant, tout le monde applaudissait. J’avais le sentiment que notre vie allait enfin changer », raconte-t-il.

Comme beaucoup de Congolais de sa génération, Jean-Pierre voyait dans l’indépendance l’aboutissement d’un long combat et la promesse d’un avenir meilleur. Après l’État indépendant du Congo, instauré en 1885 sous Léopold II, puis le Congo belge à partir de 1908, cette accession à la souveraineté incarnait enfin la reconnaissance du droit des Congolais à gouverner leur propre pays.

À 85 ans aujourd’hui, Joseph Kanku conserve lui aussi un souvenir intact de cette journée fondatrice.

« Il y avait une foule immense, des applaudissements, des chants et des scènes de liesse dans plusieurs quartiers de Léopoldville. Les gens brandissaient le nouveau drapeau de la République, tandis que des groupes improvisaient des danses au son de la rumba congolaise. On avait l’impression que tout un peuple célébrait sa liberté retrouvée », témoigne-t-il.

Les historiens rappellent toutefois que cette liesse n’était pas unanime. Si une grande partie de la population célébrait avec enthousiasme cette conquête historique, d’autres observaient les événements avec une certaine réserve, conscients des immenses défis qui attendaient le jeune État indépendant.

Le discours qui a tout changé

La journée débute par un Te Deum célébré à la cathédrale Sainte-Anne avant que les invités ne rejoignent le Palais de la Nation.

À 11 heures débute la cérémonie officielle. Le roi Baudouin rend hommage à l’œuvre coloniale de son arrière-grand-oncle Léopold II, un discours qui sera largement critiqué par la suite pour sa vision de la colonisation.

Le président Joseph Kasa-Vubu prend ensuite la parole. Son intervention se veut conciliatrice et insiste sur la coopération future entre le Congo indépendant et la Belgique.

Puis survient un événement que personne n’avait prévu. Patrice Emery Lumumba demande la parole. Le protocole ne prévoyait pas d’intervention du Premier ministre. Son discours bouleverse immédiatement la cérémonie.

Lumumba évoque les souffrances vécues sous la colonisation, les humiliations, les discriminations raciales, les travaux forcés et les violences dont les Congolais ont été victimes. Il rappelle que l’indépendance n’est pas un cadeau accordé par la Belgique, mais le résultat d’un long combat politique mené par le peuple congolais.

« Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, un Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise », a-t-il déclaré. 

Plus loin, il déclare : « nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres (…) ».  

De nombreux Congolais racontent que l’intervention de Patrice Lumumba a profondément marqué cette journée. Son discours, non prévu par le protocole, est rapidement devenu l’un des textes politiques les plus célèbres de l’histoire contemporaine africaine et un symbole de la lutte anticoloniale à travers le monde.

« Nous avons suivi une partie de la cérémonie à la radio avec nos voisins. Quand Patrice Lumumba a pris la parole, les adultes se sont tus. Après son discours, plusieurs personnes se sont mises à applaudir. On avait l’impression qu’il parlait au nom de tous ceux qui avaient souffert pendant la colonisation », explique Papa Joseph.  

Une fête populaire jusque tard dans la nuit

Au-delà des cérémonies officielles, les récits de l’époque décrivent une capitale gagnée par une ferveur populaire exceptionnelle. Dans plusieurs quartiers de Léopoldville, les célébrations se prolongent bien après la tombée de la nuit.

Les places publiques s’animent au rythme des orchestres, tandis que les bars et les lieux de divertissement accueillent une foule venue célébrer la naissance de la jeune République. Les grandes formations musicales congolaises, déjà au sommet de leur popularité à la fin des années 1950, donnent le ton des festivités. Au son de la rumba congolaise, des groupes improvisent des chants et des danses, transformant les rues de la capitale en une immense scène de réjouissances.

« La fête a duré jusque tard dans la soirée. Les orchestres jouaient, les gens dansaient dans les rues. Mais, entre nous, certains se demandaient aussi ce qui allait se passer après. Nous étions heureux d’être indépendants, mais nous savions qu’il faudrait construire un pays presque à partir de rien », se souvient Jean-Pierre.

L’élan festif dépasse les frontières de la capitale. Dans plusieurs villes du pays, l’indépendance est célébrée à travers des défilés, des offices religieux, des rencontres sportives et diverses manifestations communautaires, témoignant de l’enthousiasme suscité par cet événement historique.

Cette accession à la souveraineté fait naître d’immenses espoirs. Beaucoup de Congolais aspirent à une amélioration de leurs conditions de vie, à un meilleur accès à l’éducation, à une plus grande présence des nationaux au sein de l’administration et à une gestion des richesses du pays au bénéfice de la population.

Pour nombre d’entre eux, l’indépendance représente avant tout la possibilité de choisir librement leur avenir et de participer à la construction d’un État dirigé par les Congolais eux-mêmes.

Une crise annoncée

L’esprit de fête ne survivra que quelques jours. Derrière cette euphorie, les défis apparaissent déjà. Le jeune État manque de cadres congolais qualifiés pour assurer le fonctionnement de l’administration, tandis que les rivalités politiques entre les principaux leaders nationalistes, les tensions régionales et les enjeux liés au contrôle des ressources naturelles fragilisent les premiers pas de la nouvelle République.

Ces inquiétudes se confirmeront rapidement. Moins de deux semaines après la proclamation de l’indépendance, le 5 juillet 1960, la Force publique se mutine pour protester contre le maintien de la hiérarchie coloniale. La Belgique intervient militairement pour protéger ses ressortissants.

Le 11 juillet, la riche province du Katanga, dirigée par Moïse Tshombe, proclame sa sécession avec l’appui de plusieurs intérêts économiques belges. Le Sud-Kasaï suit quelques semaines plus tard.

La crise politique s’aggrave encore lorsque le président Joseph Kasa-Vubu et le Premier ministre Patrice Lumumba tentent mutuellement de se révoquer en septembre 1960.

Le 14 septembre, le colonel Joseph-Désiré Mobutu prend le pouvoir par un coup d’État, ouvrant une nouvelle période de l’histoire congolaise.

Quelques mois plus tard, Patrice Lumumba est arrêté puis assassiné le 17 janvier 1961 au Katanga, dans un contexte où sont impliqués des responsables katangais, des officiers belges et où des documents historiques ont établi la responsabilité morale et politique des autorités belges de l’époque. Son procès reste jusqu’alors ouvert et sans suite. 

James Mutuba