« La Nation est en crise existentielle et en danger de balkanisation ou d’annexion » : Mukwege étale un chapelet d’erreurs de diplomatie et de gouvernance sous Tshisekedi

Denis Mukwege
Denis Mukwege

Le Prix Nobel de la Paix, Denis Mukwege a, à l’occasion du 66e anniversaire de l’accession à l’indépendance de la RDC, adressé au Chef de l’Etat, Félix Tshisekedi, une lettre « sévère » résumant la situation de gouvernance politique, diplomatique et sécuritaire depuis son premier mandat à ce jour. Mukwege commence par signifier sa satisfaction après le départ de Joseph Kabila, espérant désormais tourner une page sombre de l’histoire de la RDC.

Mais seulement, les choses ne se sont pas passées comme il s’y attendait, rappelant un chapelet d’erreurs de gouvernance sous Tshisekedi.  De la justice transitionnelle via un Tribunal pénal spécial pour les crimes commis en RDC, y compris ceux répertoriés dans le Rapport Mapping des Nations Unies, Mukwege dit avoir attendu sans succès la matérialisation des promesses de Tshisekedi qui a depuis, rompu avec son prédécesseur dans le cadre de la coalition FCC-CACH.

Le gynécologue congolais rappelle au Président de la République que son choix d’instaurer l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu est hasardeux. « Il faut dire que votre choix de nommer des gouverneurs militaires dont le passé est répertorié dans le Rapport Mapping de l’ONU ne plaçait pas cette mesure sous des auspices prometteurs », souligne-t-il.

Il se rappelle également des accords bilatéraux signés entre la RDC et ses voisins le Burundi et l’Ouganda. « J’avais exprimé en temps utile mon inquiétude que cette politique d’externalisation de la sécurité nationale par les acteurs de la déstabilisation du pays s’apparentait à une stratégie de pyromane-pompier ».

Cette situation a conduit à la résurgence du M23, dit-il. « Consécutivement à cette guerre d’agression, vous avez multiplié à tort des initiatives de résolution des conflits sans aucune coordination ni vision (EAC, SADC, UA, Luanda, Doha, Washington, etc.) créant davantage de confusion que de pacification », affirme Mukwege.

Et puis, s’en est suivi, l’adhésion de la RDC à la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est (EAC), « composée en grande partie par des États davantage attirés par leurs intérêts commerciaux et géostratégiques en RDC que par la protection des civils et la réduction de la capacité de nuisance des groupes armés », souligne-t-il. Cette adhésion a rapidement conduit au déploiement d’une force régionale de l’EAC au Nord-Kivu avec pour mission non réussie, de traquer la rébellion de M23 qui menaçait Goma.

La situation ayant rapidement évolué, Tshisekedi lance le processus de Nairobi « qui a préfiguré celui de Doha ». « Vous deviez savoir que vous étiez en train de fournir des arguments à nos agresseurs qui ont toujours cherché à faire passer la crise dans l’Est de la RDC comme étant interne alors que son caractère international est patent ».

Sans évoquer toutes les « erreurs » mentionnées par Mukwege, ce dernier rappelle la pression subie par la MONUSCO appelée à accélérer son retrait de l’est du pays, emboîtant ainsi le pas du président rwandais. « Cette posture posait la question de savoir pour qui vous travaillez réellement : les intérêts vitaux de la RDC ou du Rwanda ? », s’interroge le Prix Nobel de la Paix.

Il a également déploré la mise à côté de l’Accord-Cadre d’Addis Abeba qui recommandait la réforme du secteur de sécurité. « Votre incapacité à restructurer les FARDC et l’échec de votre gouvernance sécuritaire ont en grande partie contribué au pourrissement de la situation en plongeant le pays dans une crise sécuritaire et humanitaire sans précédent et ont largement conduit le pays dans une impasse politique et diplomatique », martèle-t-il.