Ituri : le gouverneur militaire Johnny Luboya considère l’épidémie d’Ebola comme une "deuxième guerre" et justifie sa stratégie combinant sécurité et développement

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En marge du briefing presse consacré à la riposte contre l’épidémie d’Ebola en Ituri, le gouverneur militaire, le lieutenant-général Johnny Luboya, a établi des liens entre la gestion sanitaire actuelle et les opérations militaires menées dans la province depuis son arrivée à la tête de l’administration sécuritaire.

Évoquant le contexte dans lequel il a pris ses fonctions, il a rappelé, vendredi 29 mai, que l’Ituri faisait alors face à une grave insécurité armée. Selon lui, la situation actuelle impose une nouvelle forme de mobilisation, où la lutte contre Ebola s’apparente à un second front.

"Je suis arrivé ici il y a cinq ans et, à mon arrivée, il y avait une guerre. Cette grande guerre était menée contre les groupes armés locaux et étrangers. Aujourd’hui, il s’agit d’une deuxième guerre. Il faut considérer Ebola comme une deuxième guerre", a déclaré le gouverneur militaire de la province de l'Ituri.

Le gouverneur militaire a expliqué que, selon sa vision, la riposte sanitaire doit intégrer une organisation rigoureuse comparable à celle des opérations militaires. Il a notamment souligné les défis liés à l’acheminement du matériel médical depuis Kinshasa vers l’Est du pays, qu’il a qualifiés de contraintes majeures à l’efficacité de la réponse.

"Les principes que nous utilisons lorsque nous conduisons une opération militaire sont presque les mêmes que ceux que l’on applique en médecine. Le premier point essentiel, c'est l'installation, la mise en place, si vous n'avez pas installé le personnel, si vous ne parvenez pas à acheminer le matériel, si vous n'arrivez pas à mettre en place les médicaments et les intrants nécessaires, vous ne pouvez pas réagir efficacement", a-t-il fait savoir dans son intervention.

Johnny Luboya a également insisté sur l’approche qu’il définit comme une articulation entre les dimensions politique, économique, militaire, infrastructurelle, sociale et informationnelle. Dans cette logique, il affirme avoir intégré la dimension infrastructurelle dès les premières phases des opérations sécuritaires en Ituri.

"Une opération militaire se déroule toujours par phases : première phase, deuxième phase, troisième phase. Mais lorsqu'on arrive à la fin, il y a toujours la phase de stabilisation et autres. En tant que militaire et officier commandant, j'ai anticipé. Je me suis dit qu'il était vrai qu'il y avait des opérations purement militaires à mener : reprendre certaines localités, ouvrir les axes, sécuriser les zones mais je me suis également dit qu'il fallait agir sur les infrastructures. J'ai donc décidé de mener ce que nous appelons des activités concurrentes. J'ai intégré les infrastructures dès la première phase et la deuxième phase des opérations. C'est ainsi que vous m'avez vu conduire les opérations militaires tout en faisant construire des routes et d'autres infrastructures, routes et autres", a-t-il expliqué dans son intervention.

Le gouverneur a défendu sa stratégie consistant à mener simultanément les opérations militaires et les projets de développement, notamment la réhabilitation des routes et infrastructures. 

"J'ai intégré les infrastructures dès la première phase et la deuxième phase des opérations. C'est ainsi que vous m'avez vu conduire les opérations militaires tout en faisant construire des routes et d'autres infrastructures, routes et autres. Malheureusement, ce sont des charlatans qui ne connaissent rien et qui veulent se faire passer pour des bons militaires et qui font des critiques à tout vent, pourtant, toute guerre prend toujours en compte à la fois l'aspect militaire et l'aspect non militaire. Vous pouvez observer cela partout dans le monde. Lorsque les Américains sont intervenus dans différents pays, vous constaterez qu'il y avait toujours cette dimension liée aux infrastructures. Ce n'est donc pas un principe que j'ai inventé ici", a-t-il fait remarquer dans son intervention.

Il a également salué l’amélioration progressive de la connectivité aérienne de la province, citant l’atterrissage régulier de gros porteurs en provenance de Kampala, d’Entebbe et de Kinshasa à Bunia.

Réagissant aux critiques sur sa méthode de gestion, le lieutenant-général Luboya a rejeté ce qu’il qualifie de " méconnaissance des réalités opérationnelles" . Il a cité en exemple certaines interventions militaires internationales, estimant que l’intégration des infrastructures dans les opérations de stabilisation est une pratique largement utilisée ailleurs. Pour le gouverneur militaire, la réussite des opérations en Ituri repose sur la réflexion stratégique et l’anticipation.

"Malheureusement, chez nous, on préfère parfois écouter les charlatans, Ils peuvent facilement vous convaincre que nous perdons notre temps, ce n'est pas le cas, Je n'ai pas perdu mon temps et J'ai simplement anticipé et aujourd'hui, nous voyons les résultats, le monde entier peut nous aider et les avions peuvent désormais arriver directement ici. De gros porteurs partent de Kampala, d'Entebbe et atterrissent ici à Bunia. Des gros porteurs partent également de Kinshasa pour arriver ici, Il fallait simplement beaucoup réfléchir, Un commandant doit réfléchir très profondément,  Un chef militaire doit beaucoup réfléchir afin de ne pas se retrouver bloqué à un moment donné. C'est de cela qu'il s'agit", a-t-il soutenu dans son intervention.

Près de cinq ans après la proclamation de l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, en mai 2021, les députés nationaux demandent des comptes sur cette décision présidentielle et s’inquiètent des prolongations répétées, intervenant tous les quinze jours, alors que la situation sur le terrain ne cesse de se détériorer en raison des attaques des ADF. Ces attaques causent des pertes en vies humaines et des destructions parmi les populations civiles, et elles s’étendent à des zones du pays qui n’étaient pas concernées avant même la proclamation de cette mesure d’exception.

Telles sont les positions exprimées par plusieurs élus du Nord-Kivu et de l’Ituri lors des récentes plénières consacrées à la prorogation de l’état de siège, un projet de loi présenté et défendu par le ministre d’État, ministre de la Justice et garde des Sceaux, Guillaume Ngefa. Dans ce contexte, les arguments du gouverneur militaire de l’Ituri, exprimés lors de ce briefing presse, apparaissent comme des réponses aux critiques auxquelles les autorités sont confrontées depuis la mise en place de l’état de siège.

Clément MUAMBA