À mesure que le débat sur une éventuelle révision de la constitution refait surface en République démocratique du Congo, les réactions se multiplient au sein de la classe et dans l’opinion publiques. À Kinshasa, capitale du pays, nombre de citoyens expriment des positions contrastées.
La polémique a été relancée après que certains cadres du parti présidentiel, UDPS, ont exprimé leur intention de « toucher » à la loi fondamentale.
Le 7 mars dernier, le secrétaire général de l’UDPS, Augustin Kabuya, a assumé publiquement cette orientation devant des militants réunis au siège du parti à Limete. « Mobutu a révisé la Constitution 17 fois, Laurent-Désiré Kabila l’a touchée trois fois, Joseph Kabila l’a retouchée. Au nom de quel principe allez-vous interdire à notre régime d’y toucher ? Soyez calmes et que les choses soient claires, nous allons toucher à cette Constitution », a-t-il déclaré.
Dans le même esprit, le ministre des Sports, Didier Budimbu, a affirmé, lors d’un rassemblement à la périphérie de Kinshasa, que la perspective d’un troisième mandat ne devait pas être écartée. « Nous n’allons pas faire semblant que les deux mandats prennent fin, puis céder le pouvoir sans réfléchir à l’avenir du pays. Nous allons tout droit vers un troisième mandat, nous n’aurons pas honte », a-t-il soutenu.
Ces déclarations ont immédiatement suscité de vives réactions dans l’opposition et au sein de certaines forces politiques.
La population se méfie
Dans les rues de Kinshasa, les avis sont loin d’être unanimes. Plusieurs citoyens interrogés estiment que la question mérite d’être abordée avec prudence et transparence.
Pour Horace Tshimbawu, la révision constitutionnelle ne devrait pas être abordée à la légère. « C’est un sujet très délicat, à la fois juridique et politique. Le régime actuel a souvent parlé de réviser la Constitution, alors que ces mêmes acteurs s’y opposaient à l’époque de Joseph Kabila. Personnellement, j’ai l’impression que cette volonté vise davantage la survie du pouvoir que l’intérêt de la population », estime-t-il.
Il rappelle toutefois qu’une Constitution n’est pas un texte immuable. « Elle peut être révisée, mais cela doit se faire avec transparence et dans un consensus impliquant la majorité, l’opposition et la société civile. Aujourd’hui, avec la situation sociopolitique du pays, je ne vois pas l’urgence. Les priorités restent la paix, l’économie, la santé ou encore les infrastructures », ajoute-t-il.
D’autres voix insistent sur la dimension plus structurelle du débat. Garance Katsuva, chercheuse en droit, estime que la question dépasse la simple révision d’un texte juridique.
« Nous sommes face à un problème plus profond : l’homme politique congolais manque souvent d’ancrage idéologique et historique. La Constitution reflète ce manque d’idéal collectif. Tout se fait selon les intérêts du moment. Une véritable refondation de notre système politique mérite d’être envisagée », analyse-t-elle.
La défense du principe d’alternance
Pour certains citoyens, la priorité reste le respect strict des règles constitutionnelles actuelles, notamment la limitation des mandats.
Sacré Bayekula, habitant de Kinshasa, affirme ainsi ne pas être favorable à une modification du texte fondamental dans l’immédiat. « Je souhaite simplement que nos dirigeants respectent leurs engagements et conduisent le pays calmement jusqu’aux élections prévues en 2028. Cela permettra une alternance politique normale », explique-t-il.
Cette position, largement partagée dans une partie de l’opinion, s’appuie sur l’expérience récente de plusieurs pays africains où des révisions constitutionnelles ont été utilisées pour prolonger la durée du pouvoir des dirigeants.
Judicaelle Wali, avocate, appelle cependant à une approche plus nuancée. « Dans une démocratie, réviser une Constitution n’est pas anormal. Beaucoup de pays le font. Mais pour que cela soit accepté, il faut un large consensus politique, une transparence totale et surtout la garantie que cela ne sert pas des intérêts personnels », souligne-t-elle.
Des voix favorables à une réforme
Dans certains milieux proches de la majorité, la possibilité d’une révision constitutionnelle est au contraire défendue comme un mécanisme démocratique normal.
Pour Divin Nseka, étudiant en droit, « la Constitution du 18 février 2006 aurait montré certaines limites face aux défis actuels du pays, notamment la gouvernance, la sécurité ou encore l’organisation des institutions ». Selon lui, une réforme pourrait permettre d’adapter le fonctionnement de l’État à de nouvelles réalités politiques et sécuritaires.
Certains partisans du pouvoir soutiennent également que le président Tshisekedi devrait pouvoir poursuivre les réformes engagées depuis son arrivée au pouvoir en 2019. « Si la population estime qu’il a encore un rôle à jouer, pourquoi l’empêcher de se représenter ? Dans une démocratie, c’est le peuple qui tranche par les urnes », estime un militant de l’UDPS.
Pour l’heure, aucun projet formel de révision constitutionnelle n’a encore été présenté publiquement. Mais à Kinshasa comme ailleurs, le débat continue de susciter discussions et interrogations.
Face à ces manœuvres, l’opposition rejette catégoriquement toute hypothèse de révision de la loi fondamentale. Le camp de l’ancien président Joseph Kabila a qualifié cette démarche de « suicidaire », accusant le pouvoir de vouloir « défier le peuple ». L’opposant Martin Fayulu estime, pour sa part, que ce débat est « inopportun » dans le contexte actuel, marqué notamment par l’insécurité persistante dans l’est du pays. Jean-Marc Kabund a également dénoncé une initiative « moralement inacceptable » et « politiquement irresponsable ».
Bahati Lukwebo, deuxième vice-président du Sénat et cadre important au sein de la coalition Union sacrée, est d’ailleurs sous le coup d’une pétition pour s'être opposé, lors d’une conférence le 4 mars dernier à Kinshasa, au changement ou à la révision de la Constitution.
James Mutuba