Une enquête de Jeune Afrique épingle les méthodes du Conseil National de Cyberdéfense 

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Boulevard du 30 juin à Kinshasa.

Dans un pays où la démocratie reste fragile, une nouvelle ombre plane sur la présidence de Félix Tshisekedi. Selon une enquête exclusive publiée par Jeune Afrique, le Conseil national de cyberdéfense (CNC), créé en août 2023 et rattaché directement au bureau du président, s’est mué en un outil de répression politique, opérant en dehors de tout cadre légal. Des arrestations arbitraires, des détentions secrètes et une surveillance intrusive des réseaux sociaux : le CNC est accusé de cibler opposants, journalistes et citoyens ordinaires.

L’institution, dotée officiellement d’un budget de 11,6 millions d’euros pour 2026, un chiffre sous-estimé selon Jeune Afrique, est censée coordonner la cyberdéfense et le renseignement numérique. Mais, comme le souligne l’expert sécuritaire Jean-Jacques Wondo, « le CNC outrepasse son mandat et la légalité ». Il n’a pas de compétences en police judiciaire, pourtant, il procède à des interpellations musclées : yeux bandés, transferts vers des lieux inconnus, gardes à vue prolongées sans juge.

Jeune Afrique recense une vingtaine de cas publics, mais l’ONG Justicia Asbl estime des milliers d’enlèvements, à raison de 10 par jour. Parmi les victimes : des proches de l’ex-président Joseph Kabila, comme Emmanuel Ramazani Shadary, arrêté le 16 décembre sans nouvelles depuis, ou Jeannot Binanu Mampasi, pour une vidéo prophétisant la fin de Tshisekedi. Des journalistes comme Stéphane Shisso, critique envers la gouverneure Fifi Masuka, ou des militants comme Nathanaël Onokomba, pour un tweet sarcastique sur le Rwanda.

Même les parlementaires ne sont pas épargnés. En septembre 2025, des députés soutenant Vital Kamerhe ont été raflés à l’hôtel Rotana, accusés de corruption. « On est venu nous ramasser comme des petits chiens », témoigne l’un d’eux cité par JA. Le CNC s’appuie sur la Garde républicaine et dispose d’équipements avancés pour écouter WhatsApp, ciblant des figures comme Corneille Nangaa de l’AFC/M23 ou Kabila lui-même.

À sa tête, Jean-Claude Bukasa, informaticien formé au Canada et ex-assistant de François Beya, et sa directrice de cabinet Lisette Kabanga, tous deux luba du Kasaï comme Tshisekedi. Décrite comme « très puissante », Kabanga est pointée pour orchestrer des arrestations comme Jean Julien Liyongo, dénoncé par plusieurs victimes. Contactés, ils n’ont pas répondu.

Les détenus sont gardés dans des « prisons cachées » : stade des Martyrs, bureaux de l’Onatra, villas à Bellevue. Pas d’audition formelle pour beaucoup, comme cet ex-prisonnier isolé 45 jours sans charge. L’absence de judiciarisation viole les droits fondamentaux, alerte Timothée Mbuya de Justicia Asbl : « C’est une structure monstrueuse sans locaux fixes. »

Le ministre de la Justice, Guillaume Ngefa, assure veiller à la légalisation des procédures, invoquant le code du numérique de 2023 qui punit l’incitation au terrorisme. Pourtant, des cas comme Grace Lukuna, accusée de liens avec l’AFC/M23 sans preuves détaillées, finissent à la prison militaire de Ndolo. L’enquête révèle aussi des pressions financières sur les riches, comme l’homme d’affaires Harish Jagtani, arrêté spectaculairement en mars 2025. Des avocats parlent d’extorsion : rapports accablants monnayés pour une libération.

Cette révélation soulève des questions sur la dérive autoritaire en RDC. « Alors que Tshisekedi prône la démocratie, le CNC semble perpétuer les méthodes opaques de l’ère Kabila », regrette un membre de la société civile. Les ONG appellent à sa suppression, et la colère gronde sur les réseaux – ironiquement, le terrain de chasse du CNC.