RDC : Plongée dans l'an 1 de Tshisekedi

Photo ACTUALITE.CD.

Ce Vendredi 24 Janvier 2020, Félix Tshisekedi totalise un an à la tête de la République démocratique du Congo (RDC), le plus grand pays d'Afrique Subsaharienne.  A son accession au pouvoir, cet ancien opposant acharné au régime de son prédécesseur, Joseph Kabila, n'a pas hésité de manifester sa vision qui a suscité de l'espoir chez nombreux congolais, émerveillés de rompre avec un régime qui a, d’après eux, plongé le pays, 18 ans durant, dans la misère.  Un an après l’alternance, que peut-on retenir de la gouvernance de Félix Tshisekedi ?

Une nouvelle carte dans la "diplomatie"

A son arrivée à la tête d’un pays qui frôlait l’isolement diplomatique (tensions avec le Rwanda, la Belgique, la France et les Etats-Unis, l’Union Européenne, etc), Félix Tshisekedi s’est vite attelé à l'amélioration de l'image de la RDC sur le plan international. Il entame une tournée à travers le monde, en vue de renouer les relations bilatérales et multilatérales avec des Etats et organisations internationales, notamment avec l’Union européenne, dont la réouverture de la maison Schengen, à Kinshasa, avait marqué une nouvelle tournée en RDC. En décidant de la reprise des relations avec les États-Unis longtemps tendues, le Rwanda et l’Ouganda, le Président congolais a, ainsi, pris le contre-pied de son prédécesseur, consacrant par le fait même la diplomatie dite de « porte ouverte sur le monde ». Objectif ? Ramener des capitaux et des investisseurs, moyens nécessaires pour la réalisation de sa politique.

Décrispation politique

L’un an de Félix Tshisekedi est aussi marquée par la décrispation politique, caractérisée essentiellement par la libération des prisonniers politiques et le retour autorisé des exilés politiques. Franck Diongo, Firmin Yangambi, Eugène Diomi Ndongala, Moïse Katumbi, ont bénéficié des libertés conditionnelles via des mesures de grâce présidentielle d’une part, et Moïse Katumbi, Antipas Mbusa Nyamwisi ont été autorisés de retourner au pays. Même sous Félix Tshisekedi l’on note déjà l’accès de l’opposition aux médias publics, l’on est, toutefois, loin de vivre la fin de la répression des manifestations de l’opposition. Si certaines manifestations de son ancien allié, devenu rival, Martin Fayulu ont été étouffées à Kinshasa, celles de la société civile et l'Opposition ont systématiquement été interdites en provinces, suscitant l’inquiétude du Bureau conjoint de l'ONU aux droits de l'homme (BCNUDH).

Lutte contre la corruption

Le chef de l'État Félix Tshisekedi avait également promis qu'il combattrait avec la "dernière énergie" la corruption et le détournement des deniers publics. Étonnant. Rien de marquant ne semble avoir été fait pour enrayer cette pratique qui fait perdre au pays des milliards de dollars pouvant être affectés à sa reconstruction. L'homme qui avait promis de créer une agence spécialisée dans la lutte de ce fléau ne l'a jamais fait. Bien au contraire, et contre toute attente, des soupçons des détournements surgissent notamment à la Présidence de la République où Vital Kamerhe, son directeur de cabinet, qualité de "président bis", a été épinglé par l'Inspection générale des finances (IGF) dans la disparition de 15 millions de dollars américains de décote sur les prix des produits pétroliers. Les ONG ont, en décembre dernier, demandé à Félix Tshisekedi de matérialiser ses promesses faites sur la lutte contre la Corruption. Car, la RDC demeure l'un des vingt pays perçus comme les plus corrompus au monde, selon l'indice de l'ONG Transparency International.

L’épineuse guerre de Beni

Felix Tshisekedi a également hérité d’un pays secoué par la guerre dans sa partie orientale, notamment à Beni où des assaillants, présumés rebelles des Forces démocratiques alliées (ADF), tuent des civils depuis plus de cinq ans. Novembre 2018, pendant sa campagne électorale à la présidentielle, Felix Tshisekedi avait promis que s’il était élu président, il devra s’établir dans l’est de la RDC pour y ramener la paix. Un an après, les tueries continuent –entre octobre et décembre 2019, des assaillants ont tué plus de 250 civils à Beni-, et Felix Tshisekedi n’a toujours pas réalisé sa promesse. Mais deux actions à retenir à son actif.

D’abord, en octobre, Felix Tshisekedi a engagé l’armée congolaise dans des opérations dites de grande envergure pour traquer les auteurs de massacres : des leaders des ADF dont un présenté comme le secrétaire particulier de Jamil Mukulu, neutralisés, nombreux bastions des ADF, notamment le célèbre camp de Madina, ont été conquis, la stratégique route Mbau-Kamango qui ouvre la voie sur l’Ouganda, libérée, des forces de sécurités, notamment des policiers, déployées autour des villages pour renforcer la sécurité des civils, etc. Aussi, en novembre, Felix Tshisekedi a décidé de l’installation d’un Quartier général avancé des Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) à Beni. Depuis quelques mois maintenant, le chef d’Etat-major général des FARDC, le général d’armée Célestin Mbala s’y trouve aux côtés d’autres généraux pour tenter de mettre fin à l’activisme des ADF. Devant des compatriotes congolais vivant à Londres (Royaume Uni), Felix Tshisekedi a déclaré que Célestin Mbala ne pourra quitter Beni qu’à la fin de cette guerre. Entre-temps, Felix Tshisekedi dit travailler sur le plan national, régional voire international pour trouver une issue.

La difficile application de la gratuité de l'enseignement

La gratuité de l’enseignement primaire, sa mesure-phare, est sans doute la plus populaire tant l’éducation des enfants pesait sur le portefeuille des parents Congolais. Elle est censée entrer en vigueur depuis la rentrée scolaire 2019. Mais la mise en application de cette mesure qui devra coûter plus de 2 milliards de dollars l’an pose problème dans un pays qui peine à réunir les 10 milliards de dollars de son budget annuel. Des écoles publiques qui se servaient de la prime des enseignants pour payer des nouvelles unités (NU) ou des enseignants non payés (NP) ne savent quoi faire. Conséquences : de plus en plus d’enseignants des écoles publiques, notamment celles conventionnées par les Églises, ne cessent de multiplier des grèves dans plusieurs provinces du pays, tel le Katanga. Toutefois, Felix Tshisekedi a annoncé la paie, dès ce mois de janvier, tous les enseignants NU et NP.

Marge des manœuvres très limitée pour le président

Unique situation depuis l'Indépendance de la RDC, le président de la République ne contrôle pas tout. Le Parlement échappe, en effet, au contrôle de la coalition qui a porté Félix Tshisekedi au pouvoir – les députés pro-Kabila sont majoritaires, à l’Assemblée nationale et au Sénat, à l’issue du scrutin législatif du 30 décembre – et le nouveau Président congolais ne contrôle qu’une partie de la machine gouvernementale, y compris dans les provinces du pays où les députés du Front commun pour le Congo (FCC), plateforme politique de l’ancien président Joseph Kabila sont majoritaires au sein des assemblées. Résultats : son bilan reste ainsi entaché par l’emprise du FCC. Conséquence : au sein de l’opinion, des citoyens s’interrogent sur qui, de Félix Tshisekedi ou de l’ex-chef de l’État, est effectivement aux commandes du pays.

Indicateur que Félix peine à gouverner avec le FCC : il tente également d’installer de nouveaux dirigeants dans deux entreprises publiques, notamment à la Générale des carrières et des mines (GECAMINES) et à la Société nationale de chemin de fer (SNCC), mais ses ordonnances ne seront jamais appliquées, car bloquées par une ministre du FCC.

Mais quand le gouvernement est finalement investi fin septembre, la coalition au pouvoir prend une bouffée d'air, le budget (11 milliards USD) est voté très largement. Mais depuis sa promulgation, les deux partenaires, Tshisekedi-Kabila, vivent leur crise la plus grave. Dimanche dernier, à Londres, Félix Tshisekedi a pour la première fois évoqué la possibilité de dissoudre l’Assemblée. La présidente de l'institution, Jeanine Mabunda, proche de Joseph Kabila, l’a menacé à mots couverts de le démettre pour haute trahison.

Christine Tshibuyi